12 juin 2026, 9h14, CNEWS, L’heure des pros. Suite à l’hommage rendu à la jeune Lyhanna à Fleurance dans le Gers, un chroniqueur fait remarquer que les faits se sont déroulés dans le département où se tient l’essentiel de l’action du film “Le bonheur est dans le pré”. Ça n’a absolument aucun rapport avec l’affaire, mais le principe de ce genre d’émission est de dire tout ce qui passe par la tête, même les pires absurdités.
Même les pires saloperies. Pascal Praud reprend la passe de son collègue à la volée : “Oui mais... Ça n’a peut-être pas été percuté par des cultures nouvelles qui sont arrivées dans le Gers.” Le lecteur de droite pourra faire remarquer que sur le propos stricto sensu, c’est inattaquable. Et pourtant, l’embarras des cinq autres personnes sur le plateau est palpable. Même la très droitière Eugénie Bastié en émet un bug sonore prolongé : “Heeeu...”. Praud tient à enfoncer le clou pour qui n’aurait pas saisi l’allusion anti-immigrés. Il bredouille : “C’est aussi... Heu... C’est... la... la difficulté... C’est... c’est ce qu’on met souvent en place...” Puis il assène sa conclusion-slogan lunaire tout droit sortie de son petit livre brun : “Les sociétés multiculturelles sont multiconflictuelles.”
Même jour, même lieu, même Praud, 10 h 17, soit à peine une heure plus tard : “La délinquance en col blanc : elle n’a pas sa place en prison.”
Inutile de commenter le fond ici. C’est juste pour documenter dans quelle mare pataugent les consommateurs des médias Bolloré.
Observons le dispositif. Une demi-douzaine de chroniqueurs autour du plateau TV présidé par le présentateur-vedette, stricte transposition médiatique du bar-PMU où une poignée d’habitués se retrouvent autour du zinc derrière lequel se tient le cafetier. Dans les deux situations, on a des gens qui tuent le temps en racontant tout et n’importe quoi, comme en témoignent les “Brèves de comptoir” patiemment collectées par Jean-Marie Gourio pendant 28 ans.
Les différences ? Sur CNEWS, on ne perd pas son temps mais celui de millions de spectateurs. Les inepties dites dans le bar n’ont pas besoin de la mise à disposition par l’État d’un canal de diffusion sur la TNT. Et le taulier du bar n’a pas un salaire à six chiffres ni un agenda politique à imposer.
Le fonctionnement est simple. Comme au bistrot, ceux qui sont là n’ont besoin d’aucune compétence ni intelligence particulières. Ils commentent l’actualité en continu. Ce faisant, ils occupent l’espace médiatique et intellectuel et le saturent. Pas de pause, pas de temps pour réfléchir, analyser, prendre du recul et de la hauteur. Et si leur discours sert suffisamment la ligne éditoriale, ça augmente leurs chances d’être réinvités, et donc de continuer à monétiser leurs fulgurances.
Naguère, Pierre Bourdieu énonçait le principe suivant : “La censure la plus réussie consiste à mettre à des places où l’on parle des gens qui n’ont à dire que ce que l’on attend qu’ils disent ou, mieux, qui n’ont rien à dire. Les titres qui leur sont donnés contribuent à donner autorité à leur parole.”
Le petit plus bolloréen, c’est le souci permanent d’infuser la société dans un jus d’extrême-droite, fondamentalement inégalitaire, raciste et pro-bizness.
Praud joue dans ce cirque médiatique un rôle d’équilibriste. D’un côté il se doit de (faire semblant de) modérer les propos les plus extrêmes, à la fois pour limiter les risques d’amendes d’une Arcom pourtant fort complaisante, pour se donner lui- même un air sérieux et raisonnable, mais aussi pour alimenter silencieusement la fameuse thèse du “on ne peut plus rien dire à cause de la censure gauchiste”. D’un autre côté il doit essayer de maximiser les occasions d’imposer sa grille de lecture extrême-droitière – c’est-à-dire celle de son patron.
L’heure des pros est une machine de propagande d’une ingénierie remarquable. Un coût de production minimal pour une occupation du terrain médiatique maximale : juste une poignée de gens filmés pendant qu’ils improvisent des heures durant. Un schéma répétitif : 1) on choisit une info faisant appel à l’émotion ; 2) des commentateurs balancent tout ce qui leur passe par la tête ; 3) Praud en tire une conclusion préétablie qui alimente sa propagande.
La gestuelle et la diction de PP sont d’ailleurs assez régulières, prévisibles et révélatrices de son fonctionnement. D’abord il bafouille : il semble chercher dans son catalogue quel slogan pourrait être invoqué pour résumer à moindre effort la séquence-bistrot en cours. Puis il énonce doctement sa phrase toute faite : il réduit son débit de paroles, il regroupe le bout des doigts de sa main, puis il balance légèrement cette main déguisée en marteau, de haut en bas, en rythme avec sa prosodie ; la symbolique est transparente : il martèle consciencieusement chacune de ses syllabes pour qu’elles rentrent comme des clous dans le crâne de l’auditoire.
Pour la science, il serait intéressant d’essayer de reconstituer le bréviaire de Pascal Praud. Sachant que ça implique de se taper des heures de CNEWS/ Europe 1. Est-ce raisonnablement envisageable sans risquer sa santé mentale ? Des cobayes volontaires ? Faites-vous connaître. Écrivez-nous sur reagir@librescommeres.fr .
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À propos de l'auteur(e) :
Un radis noir
Être radical, ce n’est pas être extrémiste ni fanatique : c’est s’intéresser à la racine des choses… À la racine des mots, pour pouvoir aiguiser les idées et les concepts… À la racine des maux, pour pouvoir espérer y remédier.