Pourquoi je ne voterai pas pour Mélenchon en 2027
Mon édito de mai manquait d’inspi. Il a été très mal reçu. Et apparemment mal compris. En effet ma critique d’une certaine gauche doloise a été perçue comme “un instrument pour satisfaire la perpétuation d’une obsession présidentielle maintenant décennale”. Moi, obsédé par l’élection présidentielle ? Bigre ! Voyons l’histoire résumée [1] de cette obsession présumée.
La campagne référendaire contre le Traité constitutionnel européen (TCE) de 2005 fut une expérience des plus marquantes. D’abord parce que nous avons gagné. Contre la quasi-totalité de l’establishement politico-médiatique. Et pourtant ce fut une véritable victoire populaire, une démonstration d’intelligence collective.
C’est durant cette période que j’ai découvert ce qu’il y avait sous le capot des institutions. J’ai été alors notamment intéressé par les travaux d’un certain Étienne Chouard. [2] J’ai compris l’importance capitale de la Constitution. Dès lors j’ai considéré que le seul véritable enjeu d’une élection présidentielle était de l’utiliser pour lancer un processus constituant.
Suite à la bataille du TCE, il y eut une effervescence à gauche. Au-delà de la question européenne, fut enfin posée celle du néolibéralisme, que le TCE visait à graver dans le marbre d’un texte constitutionnel supranational. Ça n’a l’air de rien, mais à l’époque, à peine quinze ans après la chute de l’URSS, il n’était pas du tout tendance de critiquer le capitalisme. Rien que le mot semblait tabou !
Dès 2006, des comités anti-libéraux (CAL) apparurent dans toute la France, avec la présidentielle de 2007 en perspective. Plus l’échéance se rapprochait, et plus le bel esprit unitaire se lézardait au sujet du candidat unique… Déjà ! Un moyen fut trouvé : une désignation par un vote dans les CAL. Une primaire… Déjà ! Le mouvement ne résista pas aux pulsions électoralistes des partis politiques. Partout l’appel à l’union, et pourtant la division… Déjà !
Les CAL “canal historique” et moi avons soutenu Bové. Son programme – issu des CAL – ressemblait à une sorte de catalogue de revendications syndicales. On aurait pu s’attendre à des mesures de transformation fondamentale des institutions. J’espérais a minima la proposition d’une Assemblée constituante. Mais rien de tel ne fut mis en avant.
Ce mouvement est né d’une mobilisation populaire extraordinaire autour de questions institutionnelles. Il s’est ensablé dans la production d’un catalogue de mesures. Il a succombé au piège institutionnel présidentialiste. Sans même avoir compris que la Constitution de la Cinquième était une arme redoutable contre tout mouvement collectif émancipateur.
En 2008, Sarko a pu utiliser cette arme pour annihiler notre victoire contre le TCE et imposer son avatar, le Traité de Lisbonne, avec la complicité de l’immense majorité des parlementaires. La gauche ne s’est pas saisie de la question institutionnelle ; la droite [3] en a profité pour renforcer le verrouillage institutionnel contre la Démocratie.
Après la débâcle de 2007, la LCR tenta un gros coup de poker : s’auto-dissoudre pour rassembler le plus largement possible dans un nouveau parti… anticapitaliste. Le tabou était enfin brisé : oui, ce qui est au cœur de nos problèmes, c’est bien le capitalisme, et pas seulement sa version néolibérale.
Tout un tas de groupuscules furent sollicités par la LCR pour fusionner. Maints et vains petits machins qui affichaient à peu près tous les mêmes caractéristiques : tous se revendiquaient de la gauche ; tous avaient la prétention de “faire de la politique autrement” ; tous avaient des noms cools ; tous ne juraient que par “l’union” et la “convergences des luttes” ; mais tous refusaient de se fondre au sein d’une nouvelle organisation ; car tous disaient flairer et redouter une volonté hégémonique de la LCR (!) ; et finalement tous étaient et restent objectivement des sectes identitaires inutiles selon leur propres ambitions proclamées.
Le “présidentialisme”, ce n’est pas juste la politique pour les nuls qui croient qu’un sauveur va résoudre tous leurs problèmes par la seule grâce du suffrage universel direct. Les militants et leurs organisations politiques ne devraient pas prendre les électeurs pour des niais. Ils devraient observer que le “présidentialisme” les frappe tout autant si ce n’est davantage. Des décennies à tourner en rond autour des mêmes miroirs aux alouettes : une trentaine de mots répartis dans deux articles de la Constitution de 1958.
« Article 3 : La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants […] »
« Article 4 : Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. […] Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie. »
L’article 4 est le seul à parler des partis politiques. Il leur assigne un rôle : jouer une comédie, se faire les complices (volontaires ou non) d’une escroquerie qui fait passer Ponzi et Madoff pour des rigolos. Voici l’arnaque : la Cinquième République n’est pas une Démocratie mais un régime représentatif qui prétend être une vraie Démocratie. Mais le seul pouvoir du Démos, c’est de voter pour des individus présélectionnés de fait par le système. [4] Pour accéder aux pouvoirs bonapart… heu… présidentiels, il faut gagner l’élection. Donc y participer. Donc disposer d’un parti. Avec tout ce que ça implique.
Je dénonce non seulement le présidentialisme, mais aussi le régime représentatif pseudo-démocratique, les élections pièges à cons, les partis politiques dont le seul but est la conquête d’un pouvoir potentiellement (et de plus en plus effectivement) dictatorial, mais aussi les partis politiques “utopistes” et leurs militants mystifiés par ce jeu de dupes. Non il ne suffit pas de trouver la bonne personne pour séduire les électeurs puis l’asseoir sur le trône. Non il ne suffit pas de rédiger un programme exhaustif, sérieux et chiffré. [5] Il faut être lucide sur les conditions de possibilité de décrocher la timbale présidentielle. Et sur les conséquences. Car en admettant que cela se produise, il faut alors tenir compte d’un paradoxe : devenir la personne censément la plus puissante d’après la Constitution implique de devenir la cible principale de tous les autres pouvoirs tus dans la Constitution, comme les puissances étrangères, celles de l’argent et des médias.
Pour qui se soucie de Démocratie et de transformation sociale le seul objectif sérieux de la conquête du pouvoir monarchique de la Cinquième est la destruction de ce pouvoir monarchique. Le président est élu : à bas le régime présidentiel !
“Admettons… Mais c’est quoi le rapport avec Mélenchon ?”
Suite à mon édito polémique, il a été sous-entendu et même clairement dit que je… que nous, Libres Commères, roulions pour Mélenchon, et que nous étions prêt à taper comme des brutes sur la “gauche non mélenchoniste” locale sans égard pour ses militants. Non, ce n’est pas pour les gros yeux de Mélenchon que je me montre aussi méchant, mais je développerai ça dans un autre article.
Je pourrais trouver pas mal de critiques contre Mélenchon mais aucune ne me semble rédhibitoire. LFI présente un certain nombre de défauts typiques des organisations de gauche. Mais elle s’en démarque sur des points cruciaux.
Je commence par ce qui n’est pour moi au fond qu’un détail : le programme. Il contient de bonnes choses, et d’autres plus discutables. Peu importe. Son élaboration montre que LFI est profondément enracinée dans la société française, qu’elle y puise sa force et ses idées, en constante évolution : c’est une bonne base pour développer une culture et une pratique démocratiques.
Démocratie… Mélenchon… J’entends déjà hurler au dictateur. Croire que le fait d’avoir un leader et candidat incontesté dans un parti politique est moins démocratique que de jouer à Miss France avec quelques dizaines de prétendants prétentieux, c’est un peu comme croire qu’il est plus rationnel de croire en un dieu unique que dans tout un panthéon. Combien de nos Iznogouds de gauche sont prêts à sacrifier leurs carrières et leurs prébendes au profit d’un tirage au sort des représentants du Peuple ? Paradoxalement l’inamovibilité de Mélenchon permet justement à LFI de ne pas se diviser et de ne pas gaspiller d’énergie dans le piège présidentialiste/bonapartiste. “Qui sera l’Élu ? Mélenchon. Sujet suivant.”
Et le plus important : Mélenchon et LFI ne cessent d’en appeler à une 6ème République. Je préférerais une Première Démocratie, mais peu importe : l’idée est là.
“Dis donc espèce d’escroc… Tu ne serais pas en train de conclure un interminable article intitulé "Pourquoi je ne voterai pas pour Mélenchon en 2027" en nous disant que finalement tu vas voter pour Mélenchon en 2027 quand même ?!”
Héhé… Pas tout à fait… Je ne vais pas voter pour un bonhomme, ni pour un parti/mouvement, ni pour un programme… Je vais saisir ce qui constitue actuellement la seule opportunité réaliste de changer de régime politique par le lancement d’un processus constituant. [6]
Bien sûr on peut se demander ce qui nous garantit que Mélenchon tiendra parole.
Raisonnons en termes de probabilités. Mélenchon est presque le symbole de cette 6ème République. Il n’y renoncerait que sous la pression de forces extérieures. Or il a tenu bon depuis des années envers et contre tout : sur l’antifascisme, sur l’antiracisme, sur Gaza… Sincèrement, qui a déjà été autant maltraité que lui ? Il est très probable qu’il tienne encore.
Raisonnons en termes de rapports de force. À peu près tous les pouvoirs actuellement en place le détestent : les capitalistes, les politiciens rivaux, toutes les droites, les médias dominants, la police, probablement l’armée… Il n’est soutenu “que” par une masse populaire. C’est sa seule protection. S’il trahit, il sera lâché par le Peuple et il sera déchu. Soit en se faisant dégager : toutes les droites se saisiront avec délice de l’article 68 pour le destituer. Soit en devenant un triste pantin ; mais vu son carafon, je crois qu’il préférerait finir comme Allende.
Des interrogations demeurent sur le projet de 6ème République de LFI. Je n’ai pas tout lu, mais ça me semble encore assez flou. [7]
Et c’est justement pour ça qu’il faut déjà penser à plus long terme et populariser l’idée d’une Constituante. C’est ce à quoi contribuera Libres Commères. Et moi aussi. Pour préparer la suite.
Mais je ne manquerai pas cette action à la fois cruciale et minuscule pour permettre enfin la sortie de la Cinquième : mettre un bulletin Mélenchon dans l’urne en 2027.
Loïc l’aspic
[1] Une version moins courte de cet article sera publiée en ligne.
[2] Alerte au comploplo rouge-brun ! Prévenez les camarades du Chni ! Mais avec délicatesse, hein ! Ils sont déjà scandalisés quand on parle de Saïd Bouamama : là ils risquent l’AVC !
[3] J’inclus le PS dans la droite, bien évidemment.
[4] Que les zététiciens casse-pieds qui sont outrés par ce type d’énoncé lapidaire nous écrivent pour nous faire la leçon : ils seront publiés et je me chargerai personnellement de leur répondre.
[5] Si le sérieux était une condition nécessaire à la conquête et à l’exercice du pouvoir en France, la Macronie n’aurait jamais existé.
[6] Si vous voyez d’autres moyens disponibles à brève échéance, écrivez-nous : on est preneur !
[7] Si vous connaissez un peu le sujet, écrivez-nous.
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