Prise de distance sur l’enseignement à distance

Publié le 27/03/2020 à 17:37 | Écrit par La Rédac' | Temps de lecture : 06m19s

Nous avions contacté Christophe Bobillier il y a plusieurs semaines déjà pour lui proposer de publier une version écrite de son café-philo à la Vieille Loye sur le pouvoir de la parole. En bon philosophe, il a pris son temps et les évènements l’ont rattrapé. Bonne lecture.

La rédaction

 

Je suis professeur de philosophie et il y a des jours où je me demande pourquoi je n'ai pas choisi d’enseigner une matière différente où les exercices seraient des textes à trous, les consignes, des choix multiples. « Ces jours-là » justement, je ne les avais pas prévus. Mes élèves non plus d’ailleurs. Un confinement. Me voici donc confiné comme l’ensemble des collègues et néanmoins décidé malgré tout à poursuivre la mission qui m’incombe. Enseigner. Faire École. Mais faire École « à la maison » comme on dit. En clair, je fais du mieux possible. Mais cela ne suffit pas.

On voit bien en effet, malgré les efforts de tous, les limites d'un enseignement à distance, c'est à dire désincarné, déshumanisé. Je fais comme si mes élèves étaient là, devant moi, avec moi. Je les vois prendre des notes et lever la main pour une question ou pour se rendre au tableau ; je les vois froncer les sourcils avant une intervention que je sais déjà être courageuse ; je les vois me demander de répéter l’échéance et la consigne d’un devoir qu’ils ont pourtant déjà là, sous les yeux. 

Je fais comme si, en effet. Il me vient même en tête le visage de certains au moment où je dactylographie ma leçon et il me semble même tourner la tête de leur côté à ce moment-là. Peut-être, me direz-vous, les premiers signes d’une névrose confinementale. 

Ainsi, insérée dans ma leçon à télécharger, j’ai donc une remarque pour lui, pour elle, pour celles et ceux qui faisaient ma classe. J’ai l’impression que cela fait une éternité. Mais ce n’est que le début. Une remarque amusante de l’enseignant donc, une anecdote du confinement glissée dans l’une de mes leçons comme pour tenter par l’humour de dédramatiser une situation déjà suffisamment anxiogène. 

Je demande bien sûr aux élèves de me rendre les devoirs, mais je sens aussi que le seul devoir vraiment à rendre c’est d’abord celui que je donne à ma propre conscience. A ma bonne conscience. 

Je vais, voyez-vous, sûrement parvenir à boucler mon programme. 

Bien sûr, je reçois des messages de mes élèves qui travaillent, je n’en doute pas, en tentant de se tenir à une organisation quotidienne comme on se tient à une rampe. Ils me suivent, ils marchent, conscients d’entendre de la part des adultes le bon conseil, la sage motivation. Ils nous font confiance. Ils marchent. Ils le montent leur escalier, mais voyez-vous, l’arrivée, ils ne la connaissent pas. Et moi non plus. Alors nous montons ensemble et la rampe est toujours là. Mais je sens aussi, les jours avançant, que cette rampe commence à me faire mal aux mains. Ce n’est pas qu’elle devienne plus blessante, cette rampe. C’est que j’ai l’impression de m’y agripper de plus en plus fort. Chaque jour un peu plus. Et même en levant la tête, l’escalier se poursuit je ne vois toujours rien à deux pas. Je ne reçois pas facilement le net monsieur, comment dois-je faire ?...Les notes compteront-elles pour le trimestre ?...Y aura-t-il d’ailleurs un troisième trimestre pour bien préparer l’examen ?...Y aura-t-il d’ailleurs un examen avant les vacances ?...Y aura-t-il d’ailleurs des vacances ?...

A ce jeu des contrôles sommatifs, je vous jure que l’élève en difficultés, c’est moi. Alors, rassurant, paternel, je réponds sans broncher que là n’est pas l’important pour le moment. Que tout cela sera vu en temps et en heure. Je réponds ainsi sans donner aucune réponse. L’art de l’évitement, voyez-vous. L’art du virage. Je suis expert maintenant avec mes escaliers qui tournent. 

D’autres choses évidemment ne tournent, elles, pas rond du tout. Mais je n’évoquerai pas avec vous les problèmes de réseaux saturés, d’outils compliqués, de temps à rédiger, d’énergies dispersées, de messages embouteillés. Je n’évoquerai pas non plus la lenteur des téléchargements et autres téléversements qui me rendent vraiment fou. Ce que je tiens par contre à évoquer, ce sont les limites d'un commerce qui prétend depuis des années substituer les visios, les tutos et autres MOOC (NDLR : un type ouvert de formation à distance) à la présence physique et coûteuse des personnels de l’enseignement. 

Mais chacun prend conscience aujourd’hui que l’avenir de l’École n’est pas dans le fait de la mettre à distance. Comment avons-nous pu croire un instant que la distance rapprochait ? Il est des évidences qui, tellement visibles, tellement frappantes, tellement quotidiennes, finissent par ne plus être vues. Ainsi en va-t-il du simple fait d’aller en cours, de faire cours, de saluer l'éducatrice, de rencontrer le PP (NDLR : prof principal), de réunir une équipe et évoquer des projets. Ce qui paraissait à tous une normalité, un geste anodin, une routine bien huilée apparaît désormais comme une chance, un privilège. Celui de faire École. De faire lien. Et ce, sans distance. 

On peut bien payer sans contact, mais pas enseigner.

Chacun prend conscience aujourd’hui que l’avenir de l’École n’est pas dans le fait de la mettre à distance. Encore moins de la mettre à profit. Mais de la mettre à disposition. Ce qui n’est pas la même chose.

Passé l’événement, il nous restera pourtant, je l’espère, des leçons à retenir qui sont bien supérieures à celles qu’il s’agit de télécharger. Il faudra, le temps venu, que nous nous chargions, nous, acteurs de l’École, d’examiner si ces leçons auront été entendues par l’institution. 

Je sais aussi que c’est à nous, enseignants, d’être vigilants dans les consignes ou travaux que nous demandons aux élèves. Nous avons des élèves perdus face à des profs fantômes et d’autant plus angoissés à l’idée de recevoir des injonctions permanentes de l’outre-tombe numérique. Ces dernières peuvent même leur parvenir à n’importe quelle heure et quelques fois pour un temps de réalisation improbable. Il nous faut nous reprendre nous aussi et ne pas, à notre tour, réagir irrationnellement à nos propres injonctions venues de nos hiérarchies.

D’autres indices auront peut-être été salvateurs durant cette période difficile, j’en veux pour preuve ces parents qui maugréent sur les réseaux, s'effarouchant du travail exigeant et continu donné à leurs enfants. N'est-ce pas déjà une prise de conscience de l’importance de l’École ? De l’importance de son expertise et du fait tellement évident qu’il ne suffit pas de savoir lire pour apprendre à un enfant à lire ? Parce qu’enseigner, c’est un métier. Parce que les enfants, les jeunes, quoi qu’ils disent, sont reconnaissants à ces pairs qui les évaluent et les reprennent sans cesse dans les murs de l’École. Ils sont reconnaissants d’être reconnus non plus comme des enfants, justement, mais comme des élèves. Voilà peut-être pourquoi l’École existe. Elle enseigne la rencontre, la vraie rencontre, c’est-à-dire avec celle ou celui qui n’est pas comme moi, qui ne me ressemble pas. Qui est l’altérité. Et c’est la rencontre qui fait entrer pleinement l’élève dans ce qu’on appelle la vie sociale. L’École enseigne donc le lien social en distendant le lien familial. 

Si dans la famille je vis avec les miens, à l’école je vis avec les autres. Et c’est de cette altérité que nos élèves sont privés aujourd’hui. J’ai bien sûr besoin des miens pour grandir. Mais j’ai besoin des autres pour m’élever. 

Il y a, je le crois, une contradiction à parler d'école à la maison. Comme une confusion de genres. Une confusion de sens. L'école n'existe que par le lien humain qui ne peut pas se réduire au lien transféré. Le pédagogue est celui qui marche aux côtés de l'enfant. A ses côtés. Une posture, une présence dont nous sentons aujourd'hui, élèves, parents, personnels, l’insondable valeur. 

Je veux donc croire que cette période sera, dans l’histoire de l’École française, un moment transitoire, mais pas une transition. Je retourne donc à mes escaliers, la rampe est encore là. Je sens déjà le fourmillement dans mes doigts.

Christophe Bobillier, professeur de philosophie, Dole (39)

 

 

 




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