Santé

Prendre le poul de l’hôpital psy

Publié le 23/11/2023 à 20:52 | Écrit par Christophe Martin | Temps de lecture : 09m15s

Dans le cadre des 35èmes rencontres de la Coordination nationale des Comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité, j’ai eu le plaisir d’assister samedi 18 novembre à l’intervention de Charles-Olivier Pons, pédopsychiatre au CHS du Jura à Saint-Ylie et président de l’Union Syndicale de la Psychiatrie (USP). Je dis bien le plaisir car c’est un bon orateur et il a toujours le mot pour rire. Ça partait pourtant mal car sa voisine de gauche (mais très à droite dans l’absolu) la députée gaffeuse Justine Gruet (que je ne vous demande pas d’applaudir) avait chauffé la salle avec une petite rengaine moralisante sur l’abus de soins en France dû, selon elle (ou du moins selon celui ou celle qui lui avait écrit le speech) à la gratuité de notre système de santé et sur la sécurité sociale dévoyée par une consommation décorrélée des besoins réels. 

Charles-Olivier Pons a donc commencé par citer Bohringer qu’il venait de voir au théâtre: « On est dans la merde, même les cons. » Ça a détendu l’atmosphère mais sans doute pas sa voisine. Il a ensuite rappelé que la population française était répartie à l’origine en secteurs pour assurer la santé mentale de 70 000 habitants. Or certains secteurs recouvrent actuellement 100 000 habitants sans que les moyens humains suivent, bien au contraire. 

« Et notre outil principal en psychiatrie, c’est la parole. On reviendra peut-être sur l’histoire du médicament. Il y a beaucoup de psychiatres qui se sont fait leurrer par les médicaments. Avant le second conflit mondial, on n’en disposait pas. En psychiatrie, on est les derniers à avoir eu des médocs puisque les antidépresseurs sont arrivés après les antibiotiques. Jusque-là il fallait trouver des solutions, des systèmes, certains sûrement très criticables. Mais chacun a fait ce qu’il a pu au fur et à mesure du temps. » 

Charles-Olivier Pons a alors fait un petit point historique sur l’HP de Saint-Alban, le psychiatre François Tosquelles et la psychothérapie institutionnelle. « C’est quelque chose qui se vit, qui se milite et qui engage dans la pratique au quotidien. » Le transfert et contre-transfert entre le personnel et les patients souvent psychotiques s’exercent d’une manière diffractée et l’important, c’est de pouvoir réunir les paroles respectives de chaque membres de l’équipe. « On est les scribes de nos patients. En psychiatrie, notre outil, c’est la parole et l’écrit, pas des machineries, pas des trucs qui coûtent des millions. On est très cher effectivement parce que notre outil, c’est être avec, c’est être là, c’est la personne humaine. On va essayer en psychothérapie institutionnelle d’analyser ce qui se passe avec nos patients, ce qu’ils nous renvoient, ce qu’on leur renvoie, ça prend du temps, ça prend de la réunion, ça ne consomme pas de médocs, et ça embête un peu les directions hospitalières, mais ça embête surtout les labos. Le grand piège dans cette histoire psychothérapique, ça a été les médicaments, et c’est Tosquelles qui le disait, parce que du moment qu’on donnait des médicaments, on n’avait plus besoin d’écouter les patients. Alors pour continuer à les écouter, ça prend du temps, ça prend de l’équipe, ça prend de l’analyse, ça prend de la réflexion. C’est pas une réponse sur un bouton, clac, on appuie, on donne la gélule et ça va mieux 

En matière de psychothérapie infanto-juvénile, le Jura souffre d’une sérieuse pénurie. On évalue le besoin à l’équivalent de 9 temps plein. Or, seuls 4,8 sont couverts par deux temps plein et le reste en temps très partiel. Or sans médecin-psychiatre dans un centre, sans une autorité, la porte est ouverte à tout et à rien, au « meurtre et à l’inceste » au sens freudien des termes. Ça peut rapidement devenir le foutoir. C’est une pratique qui demande une réflexion constante. Or la diminution du nombre de médecins provoque des situations indignes d’une institution sanitaire sérieuse. 

Pour illustrer ces dérives, Charles-Olivier Pons a évoqué la téléconsultation qui est aujourd’hui proposée aux patients. « Qu’est-ce que ça veut dire de rencontrer son psychiatre à travers un écran? On sait bien la subjectivité et la suggestibilité qu’induit la rencontre individuelle avec le patient et c’est ce qu’on défend dans le cadre de l’USP. Il n’y a rien qui remplace cela. » Rien qu’en allant chercher la personne en salle d’attente et en l’accompagnant, le psychiatre hospitalier peut déjà se faire une idée de l’état du patient. 

L’intervenant s’est alors subitement rappelé d’une nouveauté promise pour 2028: des cabines de téléconsultation dans les gares. « C’est bien quand on a 20 minutes à perdre. La e-santé, on nous dit que c’est moderne, que c’est le progrès, que ça économise des sous. » Au vu des délais pour obtenir un rendez-vous dans le 93 par exemple, on peut avoir l’impression que c’est une idée merveilleusement dérisoire. Et par un de ces coq-à-l’âne dont il a le secret, le psychiatre post-lacanien de s’écrier: « La suppression de l’AME, c’est un scandale absolu, cette histoire? Mais c’est vrai que les gens qui arrivent en bateau, ils ont traversé plein de trucs pour venir consommer notre santé, ouais, ouais, bien sûr, c’est encore un autre débat, il ne faut pas que je m’emporte. » A côté de lui, la députée LR prend des notes: on se demande bien quoi. De quoi laisser un post-it sur le frigidaire de la buvette pour Clément Pernot?

Encore une digression: on apprend que la spécialité choisie en priorité par les internes, c’est… la chirurgie esthétique. Puis vient la radiologie. En revanche, la médecine légale, la psychiatrie et la médecine du travail sont en queue de peloton. Ça en dit long sur l’état de la société et les motivations des futurs médecins comme sur l’attractivité de la spécialité psychiatrique.

« Les étudiants en médecine qui choisissent la psychiatrie sont regardés un peu de travers. Qu’est-ce que notre pote de promo va essayer de résoudre de lui-même en allant dans cette spécialité qui fait peur? »

Charles-Olivier Pons a ensuite abordé la question des médecins mercenaires pour pallier le manque de médecins hospitaliers au CHS. Mais alors qu’un psychiatre hospitalier peut faire adapter son temps de présence en fonction des besoins du services et des patients, le mercenaire consultant négocie directement avec la direction un certain nombre de consultations. Or les patients ne s’expriment pas sur commande: il y a des semaines où ils ont besoin de parler, d’autres où ils n’ont pas envie. Comment gérer cela lorsqu’on est payé à la consultation? Quant au salaire, c’est du 13ème échelon (20 à 22 ans de carrière) + 65%. 

Pour rappel, depuis le 1er juillet 2023, la rémunération annuelle brute d'un praticien hospitalier au 1er échelon est de 55 607.79 euros, tandis que celle d'un PH en toute fin de carrière (13e échelon) s’établit à 112 416.56 euros brut annuels. Ça donne un peu le vertige et excuse d’autant moins ceux qui abusent à l’autre bout du stéthoscope. 

Jean-Luc Landas, psychiatre et trésorier de la coordination, est alors intervenu pour insister sur l’importance de la relation verbale et non-verbale dans le soin entre patient et praticien aussi bien en psychiatrie qu’en médecine somatique.

Pendant ces années d’exercice, Charles-Olivier Pons a vu débarquer le néolibéralisme à l’hôpital psy. « Aujourd’hui la santé mentale, c’est devenu un bien propre. Ce n’est pas la même chose qu’un bien-être. Un bien propre, on en est responsable. Et ça vient, pourquoi pas?, responsabiliser les patients. Qu’est-ce qu’on fait pour responsabiliser un patient psychotique dont la définition même de sa maladie, c’est le déni des troubles? Comment on va responsabiliser quelqu’un de sa maladie en imaginant que s’il est malade, c’est de sa faute et non pas la production du noyau psychotique? Comment peut-on être responsable de sa santé psychique quand par définition on n’en reconnait pas la nature du à-côté? » C’est effectivement un débat de fond qu’on pourrait avoir avec les diabétiques mais aussi les fumeurs, les alcoolos, n’importe quel accro, les agriculteurs victimes de cancers à cause du glyphosate, les consommateurs de Burger King et autres saloperies.

Charles-Olivier Pons a glissé rapidement sur l’attractivité du Jura par une boutade sur le comté et la Vache qui « crie ».

Il a embrayé dare dare sur l’ingérence du néolibéralisme dans le traitement de l’autisme. Charles-Olivier Pons est d’obédience psychanalytique: son outil principal est donc le mot et l’anamnèse de l’étymon sa méthode. Nan, je déconne, il n’a pas dit ça mais plutôt: « Notre travail, c’est la pensée et quand on vient se faire voler notre pensée par le néolibéralisme, c’est très compliqué de s’engager là-dedans. Le plan-autisme qui vient de sortir ne financera que les centres médico-psychologiques qui appliquent les « bonnes méthodes » de la HAS, la Haute Autorité de Santé. Ça signifie que quelqu’un comme moi, plutôt engagé dans le courant psychanalytique, et pas dans une méthode de rééducation notamment chez les enfants autistes, sachant qu’on nous a dit au départ que l’autisme n’était pas une maladie mais un trouble neuro-dégénératif, alors, il y a une novlangue dans tous les sens qui vient entraver la capacité d’élaborer et de penser puisqu’on a affaire à des experts qui nous disent comment appliquer le soin sans même avoir rencontré les patients. On a dorénavant en pédo-psychiatrie des centres d’orientation et de diagnostic, c’est à dire que les parents s’adressent à des centres qui leur disent d’aller à tel ou tel endroit. Ce qu’on voit pointer, c’est qu’en fonction du CMP, on va appliquer telle méthode à tel endroit puisque c’est imposé par l’HAS sur recommandation. Quand ils viennent avec leurs questionnaires à 200 questions pour faire un petit peu « ierch » les gens, ça démoralise, ça ne donne pas envie. Alors imaginez quand vous avez des années d’études derrière vous et que vous n’avez même plus la liberté d’exercer suivant l’obédience, eh bien, vous quittez le service public. C’est simple. »  

Arriver dans l’inconnu, c’est toujours compliqué pour les jeunes générations et on peut comprendre que les infirmiers et infirmières psy qui arrivent dans un milieu qu’ils connaissent mal, cette « inquiétante étrangeté » dont parle Freud, ressentent une certaine angoisse. « La carrière, et en particulier en psychiatrie, attirent très moyennement les infirmiers et les infirmières. »

En Franche-Comté, le milieu hospitalier a la concurrence suisse. Charles-Olivier Pons a également évoqué la concurrence de la clinique privée qui s’est implantée à Lons-le-Saunier. « On l’a dénoncée, on a fait des tracts, on en fait un clip mais la clique est ouverte, elle choisit ses patients. La psychiatrie accueille en principe tout ce que la société ne veut pas, ceux qui dérangent dans le quartier, ceux qui n’ont plus de moyens, et ceux-là ils arrivent dans le service publics. Il faut arriver à trouver des solutions. Ça prend du temps, ça prend de la place dans l’hôpital. »

Il a existé un temps où au CHS, les équipes étaient en nombre. « Les équipes sont tellement réduites qu’aujourd’hui le sport national, c’est le planning. »

Être là, prendre un café ou fumer avec les patients, c’était déjà être dans le soin. « Le législateur n’aime pas ce qui ne se code pas, parce que ça ne rapporte rien. »

« On voit augmenter à nouveau le numérus clausus au concours de première année, il faut compter à peu près 12 ans pour former un psychiatre, comme il faut 12 ou 15 ans pour former un chirurgien, un obstétricien, ça se décline à l’infini. J’arrête, je parle trop, merci, au revoir. » Mais le psychiatre n’est pas parti puisqu’il y a eu une séance de questions et de remarques à laquelle la députée n’a pas assisté. Tout le monde a le droit d’avoir une vie de famille et pas envie de se faire emmerder pendant le week-end

 

L’intégralité de l’intervention de Charles-Olivier Pons est disponible sur la page Facebook de la Coordination, ainsi que toutes les prises de parole de ces 35èmes rencontres.




À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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