Le garage, la clef, le malaise et la République en parpaings
Dans une paisible commune du bassin dolois, un citoyen utilisait depuis plusieurs années un garage communal.
Il n’en était pas officiellement le titulaire contractuel, certes — mais il en avait payé l’intégralité des loyers, année après année. Une contribution discrète à la vie locale, version béton armé.
Puis la vie privée s’invite brutalement dans la sphère publique : séparation suivie d’une expulsion manu militari du domicile partagé. Cartons, meubles, urgence. Premier déménagement. Le citoyen se retrouve contraint de quitter la commune pour s’installer dans celle d’à côté, toujours dans la même intercommunalité.
Mais là, soudain, pour l’administration locale, c’est un autre monde.
La décision tombe : le garage doit être réservé pour les habitants de la commune. La titulaire du bail décide de le restituer au 31 octobre.
Fin de la discussion. La République locale aime les points finaux.
Problème : entre deux piles de cartons, le corps du citoyen, lui, décide de voter contre.
Malaise grave en pleine rue à Paris, perte de connaissance, intervention des pompiers et du SAMU, urgences hospitalières, fatigue durable. Le corps a ses limites. La date, elle, reste têtue.
Le citoyen demande alors un délai. Non pour contester, non pour gagner du temps indûment, mais pour terminer un déménagement sans risquer l’arrêt définitif du moteur biologique.
Officiellement, la position de la mairie ne bouge pas d’un centimètre : départ fin octobre, contre vents, marées et électrocardiogrammes.
Dans les faits, le délai est simplement “toléré” de manière tacite, sans écrit clair, sans garantie formelle — un délai à géométrie variable, dont la solidité juridique tient surtout à la météo.
Le citoyen n’insiste pas. Il agit. Il organise un (troisième) déménagement en quelques mois : équipe, camionnette, box de stockage. Tout est prévu pour être vidé le samedi, sauf une moto, programmée pour le lendemain.
Mais arrive alors l’épisode que les amateurs de théâtre administratif classent dans la catégorie grand moment de la saison : la clef.
Le trousseau a été perdu lors d’un déplacement (peut-être subtilisé par un pickpocket dans une gare parisienne). Le citoyen se rend à la mairie pour demander un double. Réponse : refus. On l’invite à faire preuve d’autonomie républicaine avec des outils, ou un serrurier.
Le citoyen obtempère. Il paie. Le serrurier opère comme un orfèvre. Le garage est ouvert proprement, sans aucune dégradation, sans détérioration du matériel. Le déménagement se termine dans les règles de l’art.
Faute de clef de rechange, la porte reste ouverte pour la nuit.
Le dimanche, retour pour récupérer la moto.
Et là, magie municipale : la porte est désormais refermée à clef.
Sans message. Sans information. Sans explication. Constat répété en présence de témoins.
Le citoyen se rend chez l’autorité municipale. Réponse : on ne peut rien faire avant lundi. Le week-end administratif est, on le sait, un principe supérieur du droit local.
Puis, retournement de scénario : un adjoint appelle pour annoncer que la porte serait, “en réalité”, ouverte...
Le citoyen revient donc. Il récupère la moto. Problème : les personnes venues l’aider ont déjà été reconduites chez elles lors du premier retour, faute de pouvoir ramener son véhicule.
La moto est donc stationnée contre la médiathèque, solution urbaine provisoire homologuée par la lassitude. Puis le citoyen balaye, nettoie, photographie.
Le 30 novembre, le garage est vide, propre, restitué.
Rideau.
Enfin presque.
Car ce que raconte cette chronique, ce n’est pas simplement une histoire de garage. C’est la rencontre entre une mécanique administrative parfaitement huilée et une réalité humaine parfaitement cabossée.
Dans certaines communes du bassin dolois, on peut être inattaquable sur la procédure, irréprochable sur les délais, et créatif jusqu’à l’absurde sur l’humanité.
La légalité y est totale.
L’empathie, sous conditions météorologiques.
François Perrin.
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