Politique Social

La bataille culturelle ne suffit pas

Publié le 04 mars 2026 à 17:13 | Écrit par
La Rédac'
| Temps de lecture : 02m40s

Cet article du Monde diplomatique de février 2026 écrit par Vivek Chibber est tiré de son livre : « La Matrice des classes sociales – La théorie sociale après le “tournant culturel” ». Il y critique une certaine évolution des sciences sociales, qui explique la stabilité du capitalisme principalement par l’idéologie, la culture et le consentement des dominés.

Ce concept de “culture” visait à expliquer pourquoi le mouvement ouvrier très combatif de l’entre deux-guerres a été si facilement absorbé par le système capitaliste dans le contexte de prospérité économique des Trente Glorieuses.

Cette approche corrige un marxisme qui néglige l’influence culturelle. Elle affirme que la stabilité du capitalisme trouve son origine dans l’idéologie, en façonnant culturellement la classe ouvrière (par l’industrie culturelle et la consommation), en forgeant le consentement des masses à être dominées.

Mais il est difficile d’imaginer que les travailleurs acceptent d’être exploités simplement parce qu’ils adhèrent aux discours de leurs maîtres. Les grandes grèves de la fin des années 1960 (notamment dues à l’augmentation du rendement et donc des cadences) montrent que le travail demeure pénible et conflictuel en régime capitaliste. Et même lorsque la croissance améliore les salaires, le progrès économique n’élimine pas l’antagonisme de classe.

Par ailleurs, la chute du niveau de vie et la dégradation des conditions de travail que nous connaissons depuis le début de l’ère néolibérale n’ont pas provoqué de grands troubles politiques.

Chibber propose donc une autre explication : la stabilité du capitalisme repose moins sur le consentement que sur la résignation, produite par ce que Marx appelait la “sourde pression des rapports économiques”. Les travailleurs n’adhèrent que rarement au capitalisme, mais ils y sont

matériellement, structurellement contraints. S’ils avaient la possibilité de s’en retirer, leur consentement serait primordial pour pérenniser le système. Or il n’ont que deux solutions pour s’affranchir du capitalisme. Soit sortir volontairement du marché du travail, chose impossible tant qu’on est forcé de vendre sa force de travail pour subsister. Soit changer le système par l’action collective.

Mais il ne faut pas sous-estimer les difficultés matérielles de cette dernière option, d’autant que les différences de pouvoir structurelles entre les patrons et les travailleurs jouent contre ces derniers.

L’organisation d’un mouvement de masse est extrêmement ardue et coûteuse. Tandis que les énormes moyens des capitalistes leur permettent de facilement défendre leurs intérêts contre les initiatives de la classe laborieuse. Cela pousse donc logiquement les travailleurs qui veulent résister vers des modes d’action individuels plutôt que collectifs.

Si l’idéologie ne convainc pas les dominés, elle permet en revanche de rationaliser a posteriori et elle renforce chez eux le pessimisme, le cynisme et la résignation. La pression économique, la différence de pouvoir entre eux et les dominants, les coûts prohibitifs de l’action collective : tout cela se conjugue pour que les structures semblent impossibles à changer.

Les patrons croient également que le capitalisme est indépassable, mais eux y consentent massivement. Ils le légitiment en prétendant qu’il est parfaitement conforme à la nature humaine, et rejettent sa remise en cause, puisqu’ils en sont les gagnants.

Conclusion : Chibber nous montre les excès du “tournant culturel” pris par nombre d’intellectuels et nous invite à revenir à des analyses plus matérialistes, à mieux prendre en compte les contraintes structurelles qui pèsent sur les acteurs dans nos combats anti-capitalistes. Ses réflexions à contre-courants devraient nous inspirer de manière plus générale pour gagner en pertinence et en efficacité.

Doc Diplo.



À propos de l'auteur(e) :

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Donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, voilà une noble cause ! Les articles de la Rédac' donnent le plus souvent la parole à des gens que l'on croise, des amis, des personnalités locales, des gens qui n'ont pas l'habitude d'écrire, mais que l'on veut entendre...

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