Le régime totalitaire ne peut tenir que dans la mesure où il est capable de mobiliser la propre volonté de puissance de l'homme ! En cela le régime totalitaire va le forcer à entrer dans ce gigantesque mouvement de l'histoire où la nature à laquelle le genre humain est censé servir de matériaux ne connaît ni naissance ni mort ! D'un côté la contrainte de la terreur totale qui en son cercle de fer comprime les masses d'hommes isolés. Elle les maintient dans un monde qui est devenu pour eux un désert. De l'autre la force auto-contraignante de la déduction logique qui prépare chaque individu dans son isolement désolé contre les autres. Toutes deux se correspondent et ont besoin l'une de l'autre afin de mettre en marche le mouvement régi par la terreur et le maintenir en marche. De même que la terreur y compris dans sa forme pré-totalitaire simplement tyrannique ruine toute relation entre les hommes, l'auto-contrainte de la pensée idéologique ruine toute relation avec la réalité ! La préparation est couronnée de succès lorsque les gens ont perdu tout contact avec leurs semblables aussi bien qu'avec la réalité qui les entoure ; car en même temps que ces contacts, les hommes perdent à la fois la faculté d'expérimenter et celle de penser ! Le sujet idéal de la domination totalitaire n'est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu mais les gens pour qui la distinction disparait entre fait et action ; c'est à dire la réalité de l'expérience ; et la distinction entre vrai et faux. C’est à dire que les normes de la pensée n'existent plus.
On a souvent observé que la terreur ne peut régner que sur des hommes qui sont isolés les uns des autres ! En conséquence l'un des premiers soucis de tout régime tyrannique est de provoquer cet isolement. L'isolement peut être le début de la terreur ! Il en est certainement son terrain le plus fertile et il en est toujours son résultat. L'isolement est pour ainsi dire pré-totalitaire ! Il est marqué de l'impuissance de l’individu dans la mesure où le pouvoir provient toujours d'hommes qui agissent ensemble ; qui agissent de concert. Les hommes isolés sont par définition sans pouvoir !
Dans certains isolements par rapport aux préoccupations communes que ce soit le résultat d’une œuvre d'artisanat ou d'art ; dans cet isolement l'homme reste en contact avec le monde en tant qu’œuvre humaine. C'est seulement lorsque la forme la plus élémentaire de la créativité humaine ; c'est à dire le pouvoir d'ajouter quelque chose de soi au monde commun est détruit que l'isolement devient absolument insupportable !
C'est ce qui peut se produire dans un monde où les valeurs majeures sont dictées par le travail. Autrement dit où toutes les activités humaines ont été transformées en travail ! Dans de telles conditions, seul demeure le pur effort du travail. Autrement dit l'effort pour se maintenir en vie ! Le rapport au monde comme création humaine est brisé. Le miséreux qui a perdu sa place dans le domaine public de l'action est tout autant exclu du monde des choses ! Il n'est plus reconnu comme homo faber mais est traité comme un animal labourant. Alors le nécessaire métabolisme naturel n’est plus un sujet de préoccupation pour personne ! L’isolement devient désolation ! Une tyrannie fondée sur l'isolement laisse généralement intactes les capacités productives de l'homme ! Une tyrannie sur les travailleurs ! Par exemple le pouvoir sur les esclaves dans l'Antiquité serait dès lors automatiquement un pouvoir sur des hommes désolés et non simplement isolés étant prêt à être totalitaire. Tandis que l'isolement intéresse uniquement le domaine politique de la vie !
Le régime totalitaire comme toutes les tyrannies ne pourrait certainement pas exister sans détruire le domaine public de la vie ; c'est à dire sans détruire en isolant les hommes et leurs capacités politiques. Mais la domination totalitaire comme force de gouvernement est nouvelle. Elle ne se contente pas de créer cet isolement, elle détruit également la vie privée ! Elle se fonde sur la désolation ; sur l'expérience d'absolu et la non-appartenance au monde qui est l'une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l'homme !
De même que la terreur y compris dans sa forme pré-totale, simplement tyrannique, ruine toute relation entre les hommes, l’auto-contrainte de la pensée idéologique ruine toute relation avec la réalité ! La préparation est couronnée de succès lorsque les gens ont perdu tout contact avec leurs semblables aussi bien qu'avec la réalité qui les entoure car en même temps que ces contacts, les hommes perdent à la fois la faculté d'expérimenter et celle de penser !
Par ailleurs toutes les idéologies contiennent des éléments totalitaires mais qui ne sont pleinement développés que par les mouvements totalitaires. Cela crée l'impression trompeuse que seuls le racisme et le communisme ont un caractère totalitaire ! En vérité, c'est plutôt la nature réelle de toutes les idéologies qui se révèlent seulement dans le rôle que l'idéologie joue dans l'appareil de domination totalitaire !
Sous cet angle il apparaît qu'il existe trois éléments spécifiques totalitaires propres à toute pensée idéologique ! Une fois au pouvoir les mouvements entreprennent de changer la réalité conformément à leurs prétentions idéologiques ! Le concept d'hostilité est alors remplacé par celui de conspiration et cela crée un état d'esprit où la réalité, l'hostilité réelle ou l'amitié réelle ne sont plus vécues et comprises en ces termes propres. Mais elles sont automatiquement censées renvoyer à une autre signification créant une grande confusion dans l’esprit des gens, d’où il est facile de les diriger et de les abuser. En troisième lieu, puisque les idéologies n'ont pas le pouvoir de transformer la réalité, elles accomplissent cette émancipation de la pensée à l'égard de l'expérience au moyen de certaines méthodes de démonstration. La pensée idéologique ordonne les faits en une procédure absolument logique qui part d'une prémisse tenue pour axiome et on en déduit tout le reste ! Autrement dit, elle procède avec une cohérence qui n'existe nulle part dans le domaine de la réalité ! La déduction peut procéder logiquement où dialectiquement. Dans les deux cas, celle-ci implique un processus cohérent de l'argumentation qui parce qu'elle est pensée en termes de processus est supposée capable de comprendre le mouvement des procédures surhumaines naturelles ou historiques.
Question : en sommes-nous là ?
Chevalier du guet.
Article mis à disposition selon les termes de la Licence
Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0
International.
À propos de l'auteur(e) :
La Rédac'
Donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, voilà une noble cause ! Les articles de la Rédac' donnent le plus souvent la parole à des gens que l'on croise, des amis, des personnalités locales, des gens qui n'ont pas l'habitude d'écrire, mais que l'on veut entendre...