Technologie Écologie Éducation

Au pire, c’est déjà cassé

Publié le 23 oct. 2026 à 19:14 | Écrit par
La Rédac'
| Temps de lecture : 07m56s

Cette conférence a été donnée pour la clôture de festival Dole it yourself, le samedi 10 octobre 2026, par François-Xavier Dugres.

L’ACCROCHE

Bonjour à toutes et à tous.

Je vous présente le héros de cette histoire. Trois grammes, deux euros. Retenez bien son visage, on y reviendra.

L’autre personnage, je n’ai pas pu l’apporter. C’est un robot mixeur. Un compagnon fidèle, qui remplissait chez moi une mission essentielle : le gâteau au chocolat.

Et un jour, il a cessé de fonctionner.

Vous mesurez la gravité de la situation. Sans robot, plus de gâteau au chocolat. Il y a des pannes qu’on peut supporter. Celle-là, non.

Avant de vous raconter la suite, j’ai une question. Qui, dans cette salle, a chez lui un objet cassé qu’il n’ose ni jeter, ni ouvrir ?

Voilà. Gardez cet objet en tête, c’est de lui qu’on va parler. Et je vous préviens : en sortant d’ici, vous n’aurez plus d’excuse.

Je le dis d’autant plus volontiers que des excuses, j’en ai eu moi aussi. J’ai même fait pire. Laissez-moi vous raconter.

L’HISTOIRE DU ROBOT

Je vous dois un aveu. Face à ce robot en panne, je n’ai pas sorti un tournevis. J’ai sorti ma carte bancaire.

J’en ai racheté un neuf. Tout de suite. Avant même d’avoir essayé quoi que ce soit. Il y avait urgence : je vous rappelle qu’un gâteau au chocolat était en jeu.

Je suis pourtant ingénieur. Ça ne change rien : devant un capot fermé, on a tous dix ans. Et on a tous une carte bancaire.

Le neuf est arrivé. Le gâteau a été fait. Et l’ancien est resté là, sur le plan de travail, à me regarder.

C’est là que je me suis fait une réflexion toute bête : au pire, c’est déjà cassé. Et en plus, il est déjà remplacé. Je ne risquais vraiment plus rien.

Alors je l’ai ouvert. Enfin, j’ai essayé. Parce que ce robot n’avait aucune envie d’être ouvert. Des vis cachées sous les patins, des clips qui cèdent dans un seul sens, une empreinte de vis que je n’avais jamais vue.

J’ai galéré. Vraiment. Ceux qui l’ont conçu avaient tout prévu, sauf qu’on revienne voir à l’intérieur.

Et quand le capot a enfin cédé, le coupable était là, sous mes yeux. Pas le moteur. Pas l’électronique. Un petit morceau de plastique. Cassé. De la taille d’un ongle.

Un appareil entier, bon pour la déchetterie, à cause d’un bout de plastique.

Une goutte de super glue. Et il est reparti.

Je me suis donc retrouvé avec deux robots mixeurs. Ce qui, même pour un grand amateur de gâteau au chocolat, en fait un de trop.

Alors le réparé, je l’ai donné. Il fait aujourd’hui des gâteaux dans une autre cuisine. C’est une belle fin pour un objet qu’on croyait mort. Mais entre nous : j’aurais pu m’épargner l’achat du neuf.

Une goutte de colle. Voilà tout ce qui me séparait de mon gâteau. Alors la vraie question n’est pas : comment l’ai-je réparé ? La vraie question, c’est : pourquoi ai-je acheté avant d’essayer ?

LES TROIS PEURS

Ce qui m’a fait acheter, ce n’était ni le manque de temps, ni le manque d’outils. C’étaient trois petites phrases que je me répétais. Et je parie que vous vous les dites aussi, à propos de l’objet auquel vous pensez.

« Je n’y connais rien »

C’est vrai. Moi non plus, je n’avais jamais ouvert un robot mixeur. Personne ne naît en sachant ce qu’il y a dans un grille-pain. Mais j’ai deux bonnes nouvelles.

La première : on n’a pas besoin de savoir pour commencer. La compétence ne vient pas avant le geste, elle vient avec. On n’apprend pas à nager au bord du bassin.

Et personne n’est seul devant son capot. Aujourd’hui, pour à peu près n’importe quel objet, quelqu’un, quelque part, a filmé son démontage. Il suffit de taper le modèle et le mot « démontage ».

La seconde : la plupart des pannes ne demandent aucune expertise. Elles sont d’une banalité désarmante. Un fil dessoudé. Un fusible. Une courroie détendue. Un contact oxydé. Ou un petit morceau de plastique.

Mon robot n’avait pas besoin d’un ingénieur. Il avait besoin de quelqu’un qui accepte de regarder. Le diagnostic, le plus souvent, ce n’est pas du savoir. C’est de l’attention.

Bien. Admettons que je vous aie convaincus : ça s’apprend. C’est là qu’arrive la deuxième petite phrase, plus sournoise que la première.

« Je vais empirer les choses »

C’est la peur la plus forte, et la plus étrange. Je lui fais deux réponses.

La première : on ne peut pas casser ce qui est déjà cassé. L’objet ne marche pas. Que peut-il lui arriver de pire ? Ne pas marcher davantage ?

Le pire scénario, c’est de le refermer dans l’état où vous l’avez trouvé. Autrement dit, que rien ne change. Je connais peu de paris où l’on ne peut pas perdre.

La seconde : même quand on échoue, on gagne quelque chose. Un objet en panne est le meilleur professeur qui soit, parce qu’il vous donne le droit de rater. Si vous échouez, vous revenez au point de départ, en sachant ce qu’il y a dedans.

On prête à Nelson Mandela cette phrase : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. » Devant un objet ouvert, c’est exactement cela. Soit il repart, soit vous repartez plus savant.

L’important, ce n’est pas de réussir. C’est d’apprendre.
Le seul vrai risque n’est donc pas pour l’objet. Il est pour vous.

Deux règles suffisent pour commencer. La première : on débranche, toujours, et on ne touche pas à ce qui garde du courant, comme un micro-ondes ou un flash. Croyez-moi, je sais de quoi je parle. La seconde : on photographie chaque étape du démontage.

Qui a déjà fini un remontage avec une vis en trop ? Et ça marchait quand même, n’est-ce pas ?

Donc ça s’apprend, et on ne risque pas grand-chose. Il reste la troisième phrase. La plus raisonnable en apparence, celle qu’on vous dit toujours avec un air désolé.

« Ça ne vaut pas le coup »

Sur le papier, c’est souvent exact. Une soirée de mon temps pour un robot que j’avais déjà remplacé : n’importe quel comptable me dirait que je l’ai perdue. Mais ce calcul oublie deux choses.

La première : le prix du neuf ne dit pas ce qu’il coûte vraiment. Mon métier, c’est la supply chain : je passe mes journées à faire circuler des pièces. Un objet neuf, ce sont des matières extraites, des usines, des conteneurs, des milliers de kilomètres.

Tout cela, je l’ai mis en mouvement pour un bout de plastique cassé. Et l’ancien ne disparaît pas quand on le remplace : il devient un déchet, qu’il faut encore collecter, transporter et traiter.

Et ces déchets, nous en fabriquons beaucoup. En 2022, d’après les Nations unies, le monde a produit 62 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques. Près de huit kilos par habitant de la planète.

Chargés dans des camions, ils formeraient une file qui ferait le tour de l’équateur. Et moins d’un quart a été collecté et recyclé correctement.

Alors le geste le plus écologique, ce n’est pas d’acheter un appareil plus vert. C’est de garder celui qu’on a déjà. Un objet réparé, c’est un objet qu’on ne fabrique pas, qu’on ne transporte pas et qu’on ne jette pas.

La seconde : ce qu’on gagne en réparant ne figure dans aucun calcul. Une fierté. Une compréhension. Et un savoir-faire qui ressert : la première réparation est lente, la deuxième l’est beaucoup moins.

Parfois même, on gagne un objet en trop, qui fait le bonheur de quelqu’un d’autre.

Ce robot, je l’ai donné. Mais ce que j’ai appris en l’ouvrant, je l’ai gardé.

Voilà pour les trois peurs. Vous l’aurez remarqué : aucune ne tient très longtemps quand on la regarde en face. Mais les démonter ne suffit pas. Encore faut-il savoir par où commencer.

LE DÉCLIC

Alors, comment on s’y met ? Je vous propose quatre verbes.

Ouvrir. Tant que le capot est fermé, la panne est un mystère. Une fois ouvert, c’est un problème.

Observer. Ce qui est noirci, gonflé, débranché, encrassé. Neuf fois sur dix, la panne se voit.

Chercher. Le modèle de l’objet et le symptôme, dans un moteur de recherche. Vous n’êtes jamais le premier.

Oser. Dévisser la vis suivante. Puis celle d’après.

Ces quatre verbes, on peut les conjuguer seul dans son garage. Mais il en existe un cinquième, que je gardais pour la fin parce qu’il change tout : demander.

On ne répare jamais seul. Il y a les Repair Cafés, les forums, le voisin qui a une perceuse et un avis sur tout. Et il y a tous les gens que vous avez croisés ici pendant ce festival.

Regardez autour de vous. La personne assise à votre gauche sait peut-être ressouder ce que vous n’osez pas toucher. Et vous savez sûrement faire quelque chose qu’elle ignore.

Car la connaissance a une propriété qu’aucun objet ne possède : c’est la seule chose qui se multiplie quand on la partage.

Si je vous donne mon robot, je n’ai plus de robot. Si je vous explique comment je l’ai réparé, nous sommes deux à savoir.

Réparer, c’est aussi cela : un formidable prétexte pour se parler.

Et justement, je vais bientôt vous laisser le faire. Mais pas avant de vous avoir confié une mission.

LA CLÔTURE

Revenons à l’objet auquel vous pensez depuis tout à l’heure. Celui du placard, du garage, du tiroir du bas.

Je ne vous demande pas de le réparer. Je vous demande beaucoup moins que ça : d’ici un mois, ouvrez-le. Juste l’ouvrir, et regarder ce qu’il y a dedans.

Et si possible, faites-le avant d’en racheter un. Faites mieux que moi.

Peut-être que vous ne trouverez rien. Peut-être qu’il finira quand même à la déchetterie. Mais vous aurez essayé, et vous saurez.

Et peut-être que vous trouverez, vous aussi, un petit morceau de plastique.

Le contraire de réparer, ce n’est pas casser. C’est ne pas essayer. Moi, je rentre faire un gâteau au chocolat.
Merci à vous, et bravo à toute l’équipe de Dole it Yourself.

Chiffres sur les déchets électriques et électroniques : Global E-waste Monitor 2024, UNITAR et UIT.




À propos de l'auteur(e) :

La Rédac'

Donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, voilà une noble cause ! Les articles de la Rédac' donnent le plus souvent la parole à des gens que l'on croise, des amis, des personnalités locales, des gens qui n'ont pas l'habitude d'écrire, mais que l'on veut entendre...

Lire plus’

Attention à la marche... et au message !

26/09/2026 15:34
Christophe Martin

Où sont passés les commerces familiaux ? La mémoire d’un patrimoine à préserver

21/09/2026 16:02
La Rédac'

Réponse à la tribune de la majorité municipale

03/10/2026 06:28
La Rédac'

Comment les explications d’une militante sur les risques de toxicité du milieu militant s’avèrent être une véritable déclaration d’amour.

25/08/2026 08:48
Robot Meyrat
Agenda’
31
oct.
Protest Zombie Walk
avenue de Lahr, Dole
10h00
Message des lanceurs : "Cette fois-ci viens avec ta cousine et ton voisin. Prépare ta...
14
nov.
Marche pour le Climat et la justice sociale
Pas encore précisé
00h00
Le Mouvement du 26 septembre remet ça avec une vraie marche cette fois. Vivant, biodiversité...