Société

« Non, je ne ferai pas grève demain »

Publié le 17/02/2020 à 18:31 | Écrit par Baptiste Longet | Temps de lecture : 02m56s

C'est bien la réponse que j'ai faite à mes élèves aujourd'hui, alors que la grande majorité de mes collègues enseignants a décidé de protester contre la réforme du Baccalauréat et pour d'autres questions liées à l'établissement (je t'en ferai un compte-rendu demain).

De quoi passer pour le Macroniste de la bande ? Pas chez Libres Commères. Ne t'en fais pas cher lecteur, tu n'as pas été trahi.

Non tout simplement parce que la précarité ronge, progresse, gangrène tous les secteurs, y compris l'Education Nationale. Je ne suis en effet pas fonctionnaire, mais un simple contractuel. Un genre de sous-prof qu'on met ici et là en remplacement quand on a personne d'autre. Le genre de prof modèle pour le monde libéral : mobile, pas cher, pas payé pendant les vacances, et surtout flexible (bien que du haut de mon mètre 80 je n'arrive pas à me toucher les chevilles en me baissant sans me faire un lumbago).

Et donc, en employé modèle, je ne fais pas grève. Ba non, à 1200 euros par mois, sans certitude de toucher le chômage quand mon contrat se terminera la semaine prochaine, perdre 50 balles, c'est pas simple. Mais surtout c'est l'assurance de ne pas avoir d'autres contrats derrière. Même pour une semaine.

Et comme je le disais à mes élèves, en parlant globalement du marché du travail, la précarité, ça se diffuse. Quand j'entends en manif : « ils sont où les gars du privé? » comme si on était encore en 68, ça m'énerve. Ils ont souvent les cheveux grisonnants ceux qui disent ça. Et ce qui est certain c'est qu'ils n'ont pas connu les agences d'intérim. Aujourd'hui c'est environ 10% des actifs qui sont au chômage, un autre 10% qui sont salariés précaires (CDD + intérim), sans compter les auto-entrepreneurs, nouveaux héros de la Start-up Nation. Ça fait un paquet de monde qui peut se torcher avec la Constitution qui lui sera plus utile en PQ que pour protéger son droit de grève.

Et ne croyez pas que les 75% restants n'en sentent pas les effets. Avec la « libéralisation » du travail et ses lois (El Khomri, ordonnances travail pour les plus récentes) eux aussi ont gagné la liberté de se taire plutôt que de faire grève avec les licenciements facilités et les pressions à l'intérieur des ateliers faites à ceux qui brandissent l'arme de la grève face à leur direction. Bah oui, tu comprends, si tu fais trop de bruit, il y a du monde pour te remplacer. Et puis les intérimaires feront bien tourner la boutique un jour ou deux de toute façon.

Alors oui ami éditorialiste, la grève générale n'a pas prise. Oui, certains secteurs ont été en avant sur ce mouvement social, parce qu'ils le pouvaient plus que les autres. Ce sont les derniers à ne pas être réduits au silence. A ton avis, pourquoi les gilets jaunes défilent les samedis ?

Je suis certain qu'en connectant tes deux neurones qui n'ont pas encore été achetés par l'idéologie libérale tu arriveras à entrevoir les effets pervers qu'ont eu les réformes que tu as appuyées au nom de la liberté, sur la liberté de conscience, et que donc tu n'interpréteras pas les chiffres des grévistes comme un blanc-seing laissé au gouvernement. Ah oups, on me signale que ces deux derniers neurones libres viennent d'être eux aussi achetés contre 100 points-retraites et un bon d'achat sur une complémentaire retraite chez AXA. J'arrive trop tard.

En attendant, je ne ferai pas grève. Et j'en suis désolé. Mais j'irai en cours avec ma petite pancarte pour signaler à ma hiérarchie qu'on peut m'obliger à travailler mais pas à penser comme eux. Et puis j'irai sur mon temps libre (à midi à Duhamel, tu es chaudement invité!), soutenir Nono qu'on essaye lui aussi de faire taire et de jeter dans la précarité pour avoir manifesté. Parce qu'il ne portait pas que sa voix, mais aussi celle de ses élèves, un peu la mienne, et un peu celle de tous ceux qui ne peuvent plus l'ouvrir mais qui n'en pensent pas moins !




À propos de l'auteur(e) :

Baptiste Longet

Issu du monde du Droit, destiné à rejoindre la masse des technocrates bruxellois "in", ma réflexion sur l'écologie, l'anthropologie et les institutions et les constats liés à mes 4 années de voyages me poussent vers un retour à la terre jurassienne et un activisme local.


Juriste en reconversion

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