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Mode sombre

A Dole, le centre social Olympe de Gouges a refait sa déco. Le béton du mur du patio est aujourd’hui recouvert d’une fresque de l’artiste bisontin Nacle. J’hésite à écrire street artiste parce qu’il a confié au Miradole qu’il ne s’était jamais aventuré à pratiquer le graff sauvage, entendez par là le véritable art de rue qui consiste à peindre en quatrième vitesse sur une surface interdite parce que publique ou privée un sujet éphémère que les tenants des murs propres et des volets muets font chauler et crépir dès qu’un tag s’y encre. La fresque ne manque pas d’intérêt. Elle est bourrée de références au pop art, à la culture hip hop et même à Photoshop. Mais comme c’est une commande tout qu’il y a de plus officielle, financée par les deniers publics, Nacle a dû céder au folklore local, la silhouette de la Collégiale au centre, Pasteur en haut à droite. Olympe de Gouges, une féministe de la première heure, a droit elle aussi à son portrait géant. Elle est mignonne comme tout, Nacle a du talent et l’ensemble a de la gueule. Ce qui a tout de même chiffonné le Miradole, c’est l’extraordinaire capacité de l’appareil bourgeois à récupérer tout ce qui pourrait être subversif. Le street art, en ce qu’il nie la propriété, est subversif. Les fights de blazes tagués salopaient joyeusement les murs de la cité avant le passage du rouleau réparateur de virginité. Pour s’assurer de l’efficacité de l’interdiction, le droit pénal français qui considère le graffiti comme une « destruction, une dégradation ou une détérioration volontaire d'un bien appartenant à autrui », punit le barbouilleur d'une contravention de 5e classe (1 500 euros ou plus) s'il n'en résulte qu'un dommage léger (Article R.635-1 du Code Pénal) ou d'une amende pouvant atteindre 30 000 euros et d'une punition pouvant atteindre 2 ans d'emprisonnement dans les autres cas (Article 322-1 du Code Pénal).

L'article 322-1 du même Code pénal prévoit également que « le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain est puni de 3 750 euros d'amende et d'une peine de travail d'intérêt général lorsqu'il n'en est résulté qu'un dommage léger ». Depuis mars 2011, cette punition est alourdit par l'article 322-3 qui prévoit que la sanction est relevée à 15 000 euros assortie d'une peine de travail d'intérêt général, lorsque, entre autres, « le bien détruit, dégradé ou détérioré est destiné à l'utilité ou à la décoration publiques et appartient à une personne publique ou chargée d'une mission de service public ». Bref, ne vous avisez pas d’aller enrichir la fresque de la rue de la Sous-Pref d’une touche personnelle un soir d’inspiration. On ne touche pas aux institutions, on respecte l’espace public, on ne souille pas le bien commun et encore moins la propriété privée. Mais dans sa grande mansuétude, la branche socio-cul de l’État a tout de même imaginé de couper l’herbe sous le nez des aérosols sauvages en leur commandant des fresques officielles. Ça décore, ça plait, ça paie, ça fait diversion, et au final, ça coupe les couilles à l’art rebelle, éphémère et vivant. C’est bien joué! mais c’est mort pour la liberté, la controverse et la provocation. C’est comme si Libres Commères touchait une subvention de la Municipalité ou que le Préfet Philot nous demandait de vanter les mérites de sa gestion de la COVID-19 pour qu’en contre-partie la police nationale assure la distribution du canard dans les commissariats.

Christophe Martin.


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À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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