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Mode sombre

La vérité n’est pas un long fleuve peinard. Ça ressemble plus à un jacuzzi par gros temps dans une station d’épuration. Pas de raison d’en faire un caca nerveux : c’est inhérent à la culture humaine. Ça fait partie du plan dialectique sur lequel est bâti l’être humain.

Nous n’avons pas d’accès DIRECT à la réalité physique des virus par exemple, encore moins à la réalité humaine des biais cognitifs. Alors quand on en arrive au débat d’opinions, ça tient du bordel, de la baston, de la foire d’empoigne et du conflit d’intérêts. Et tout ça parce qu’à la base, la vérité se construit par un aller-retour entre théorie et expérience. J’observe, je fais une hypothèse, j’en tire une prévision, j’élabore une expérience, je teste et je regarde si ça marche. Eventuellement, j’en tire une validité suffisante et j’en conclue à une vérité, relative, temporaire et forcément imparfaite. Mais c’est mieux que rien et faut bien vivre. Vous n’êtes pas obligés de me croire mais c’est tout de même plus reposant. 

Mise en pratique

Je constate que le gouvernement ne prend pas des décisions qui m’arrangent. J’émets l’hypothèse qu’il ne prend pas ma situation en compte parce que je ne porte jamais de cravate. Je fais donc la prédiction que mon cas n’est pas isolé, que c’est même une généralité et que tous les gens qui ne portent pas de cravate sont mécontentés par le gouvernement et ses décisions à la con. Je m’en vais donc observer les Gilets jaunes du rond-point de Rochefort et effectivement, je me rends compte qu’aucun manifestant ne porte de cravate dans cet échantillon de population. Je regarde des vidéos de manifestations anti-gouvernementales et je constate que personne ne porte de cravate, contrairement à tous les membres du gouvernement qui ont l’air contents avec leurs masques et leurs cravates. Je tiens donc pour une vérité que le gouvernement défavorise les sans-cravate et j’en fais partie. Les coiffeurs également. Leurs salons sont fermés. C’est un complot.

Sans rien demander à personne, un documentaire conspirationniste reprend le titre d’un film avec Jean-Paul Belmondo, un film qu’il a pourtant produit avec son frère Alain. C’est un hold up. Factuel de l’AFP, les Décodeurs du Monde, Check-News de Libé, le Parisien, FranceTVInfo, Heidi.news, les mougeons avertis débunkent à fond les ballons, font à leur insu une publicité éhontée pour le phénomène viral de Pierre Barnérias et personne n’est allé demander des comptes à Bébel : un mot de sa part et le documentaire changeait de nom pour s’appeler… je ne sais pas, moi… « La Grande Réinitialisation ou comment les milliardaires du monde entier vont s’y prendre pour décrédibiliser le travail sociologique de Monique Pinçon-Charlot ». Et le tour était joué : le casse-corona sombrait dans l’anonymat de la vidéothèque de Silvano Trotta et on passait un week-end tranquille devant Flic et Voyou. Mais rien ! Le silence total ! Pas un mot de Bébel ! Omerta ! Complot ! Complot ! Complot ! Trois fois complot !

Je vais consulter. C’est une psychologue libérale qui tient la permanence. « Monsieur Martin, vous êtes complotiste. Vous détestez le gouvernement parce qu’il est d’extrême-centre, ascendant autoritaire. Vous lui prêtez de mauvaises intentions. Le gouvernement ne vous en veut pas. Il agit pour votre bien mais vous ne voulez rien savoir. Prenez vos cachets pour dormir et arrêtez de nous faire chier avec votre histoire de cravate. »

Je contacte alors un ami, intello professionnel, Zététhos. Depuis Socrate, l’Histoire nous a appris que le philosophe ne se laisse pas berner par les ombres de la caverne et cherche à mettre en lumière ce qui se trame dans la pénombre des coulisses. C’était donc un complotiste avant l’heure. Je vous rappelle que la différence entre le philosophe et le paranoïaque, c’est la validité du délire et l’équipement du labo.

Je soumets à Zététhos ma thèse sur le gouvernement et les cravates. Il me répond :  « Et les femmes? Tu as pensé aux femmes? » Effectivement, à part les préfètes et les punkettes, elles ne portent généralement pas de cravate. Et rien ne me dit qu’elles ne sont pas satisfaites du gouvernement. Sinon, je ne connais pas de punkette. « Et Mélenchon, il est content, Mélenchon? » Ah oui, c’est vrai, en principe, Mélenchon n’est pas d’accord avec le gouvernement et il ne porte de cravate tous les jours. Mais Christophe Barbier si ! « Ton raisonnement ne tient pas debout, mon pauvre garçon, parce qu’il n’y a pas de relation de cause à effet suffisante entre ta thèse et tes observations. Tu es un paranoïaque et si tu continues à me persécuter avec tes complots à la con, je me désabonne de Libres Commères. »  Et hop, debunkage en bonne et due forme : le gouvernement prend des décisions sans se soucier des cravates. Point barre. Circulez, y a rien à creuser !

Le gouvernement prend donc des décisions sans se soucier des cravates mais pas sans se soucier de ses intérêts et ils vont contre les miens. Et aussi contre une majorité de Français qui grognent. Alors on confine. Comme ça, ils grognent chez eux en regardant Christophe Barbier sur Internet qui leur annonce qu’on va les vacciner contre le SARS-COV2 pour leur permettre de sortir à nouveau librement et que ceux qui disent non au vaccin n’auront pas le droit de mettre leur nez morveux dehors, qu’ils portent une cravate ou pas, parce que c’est criminel de transmettre cette saleté de virus tueur qui force ce gouvernement responsable de notre destin à prendre des décisions qui déplaisent aux pauvres cons mais qui sont en faveur de notre bien sans en avoir l’air. Je me demande si Christophe Barbier n’a pas récemment acheté des actions chez Pfizer et si l’Élysée lui a téléphoné sur son numéro privé. Mais si j’en crois ma psy libérale, c’est mon antagonisme viscéral pour l’écharpe rouge de Christophe Barbier qui me pousse à nier d’office la justesse de ce qu’il dit. Conflit d’intérêts oblige.

Que conclure? 

  1. Rien n’est évident, surtout pas la vérité. Ce qui est a priori invraisemblable n’est pas forcément faux. Pour chercher la vérité, il faut donc se méfier de l’évidence.
  2. Toute vérité est une construction humaine et se démonte. Une vérité évidente est une construction qu’on ne prend plus la peine de démonter.
  3. Tout fait a une cause, toute cause a les mêmes effets. Si les effets sont nuls, c’est que la cause ne vaut pas grand chose.
  4. Un raisonnement peut être cohérent mais factuellement invalide. C’est l’observation des faits qui valide ou infirme les affirmations.
  5. Les faits ne sont jamais donnés. Les données sont prises et se construisent selon des choix.
  6. L’observateur a des intérêts qui orientent son observation, ses choix, ses données et sa quête de la vérité.
  7. L’observateur n’est la plupart du temps pas au courant de la proposition n° 6. Une mise au point est souvent nécessaire.
  8. Les conflits d’intérêts nuisent à l’établissement de la vérité mais sont inévitables.
  9. Celui qui cherche la vérité lutte d’abord contre lui-même car il se cache à lui-même ses propres intérêts. Ce qui l’arrange n’est pas nécessairement vrai.
  10. Celui qui se trompe ne ment pas forcément. Celui qui sait qu’il ment le fait par intérêt.
  11. Celui qui n’écoute pas ma vérité a sans doute autre chose à foutre.
  12. Si on met tout le monde d’accord d’emblée, c’est qu’on ne dit pas grand chose d’intéressant. La contradiction amène la nouveauté. La nouvelle vérité emmerde la poussière.
  13. La vérité se construit par conséquent entre personnes de bonne volonté en faveur de l’intérêt général mais pas sans douleur.
  14. Rien ne dure, même pas la vérité. Ça n’empêche pas de se casser le cul pour la chercher.
  15. On n’a qu’une vie avant le néant et on ne va tout de même pas laisser le complot capitaliste nous pourrir indéfiniment l’existence.

Parce que oui, même si ça m’arrange de le penser, il y a bien un complot capitaliste : celui qui consiste à nous faire croire que la société se résume à l’économie et que l’argent dirige le monde. Dans les faits, l’argent dirige leur monde, celui des milliardaires et de leurs sbires libéraux qui nous imposent leur vérité hégémonique et leur logique économique : contrôler à quelques-uns toutes les sources de pouvoir et de profit (vaccins, bitcoins, informatique et propagande) tout en nous faisant croire, via le gouvernement, la police et les médias, que c’est pour notre santé et notre sécurité. Quelle philanthropie ! Le « great reset », c’est encore un coup-monté pour nous faire croire à une renaissance d’un capitalisme plus vertueux alors que le marché s’effondre. Le hold-up, il est bel et bien là et pour le coup, c’est le complot de la dernière chance pour un système d’exploitation obsolète.  


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À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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