Reniements

Publié le 21/03/2022 à 19:48 | Écrit par Stéphane Haslé | Temps de lecture : 05m00s

Louis n’a jamais renoncé aux engagements politiques de sa jeunesse. Certains y voient un entêtement, voire un aveuglement, d’autres louent sa fidélité à ses valeurs, d’autres encore décèlent, derrière son obstination, une psychologie fermée, peu encline à l’aventure. Lui s’est toujours interrogé sur les raisons de ses choix politiques, idéologiques, il n’a jamais refusé de les critiquer, de les tester, d’entendre différents sons de cloche, mais bon, il n’a pas trouvé mieux, il ne se serait pas trouvé mieux sous d’autres drapeaux.

En revanche, il a du mal à comprendre celles et ceux qui se renient, qui tournent casaque, qui contredisent celles ou ceux qu’elles et ils furent. Il est naturel que l’on évolue, que l’on se transforme, que l’on change, mais si le cours des choses était constamment instable, si rien n’était jamais assuré, comment vivre, comment établir quelque relation avec ses semblables, comment faire de la politique ?

Il est vrai que, au temps de sa jeunesse, les options politiques étaient claires : la droite ou la gauche, avec des nuances à l’intérieur de chaque camp, mais fondamentalement, c’était l’un ou l’autre, (le centre n’existait pas, il était à droite). Aussi, vu depuis sa logique binaire ("manichéenne", "stéréotypée", "dépassée", il entend déjà les qualificatifs !), le macronisme n’est qu’un amoncellement de défections, de reniements, de trahisons. 

Parmi les retournements de veste récents, celui de Marisol Touraine, ex-ministre de la Santé sous F. Hollande est caractéristique de ce phénomène. La justification de son soutien au Président sortant, est : « Le vote utile et responsable, c’est Macron ». Or, de tels arguments, "utile" et "responsable", peuvent s’appliquer à n’importe quelle décision : un placement financier peut être utile et responsable, un voyage également, ou un achat, etc. On ne voit pas en quoi ces vocables indiquent quoi que ce soit de spécifique au champ politique. Ou plutôt, l’on voit bien qu’une pratique nouvelle de la politique se dessine ici. La politique, dans la logique de celles et ceux qui, comme M. Touraine, se rallient et se renient (du point de vue de Louis), n’est plus un lieu où se construisent et s’affrontent des familles idéologiques, où s’élaborent des projets pour la communauté des citoyens, où s’affrontent des visions globales de la société, elle est désormais (ou certains voudraient qu’elle devienne) un simple outil d’organisation des collectifs humains, un centre de gestion des populations, un système de maintien de l’ordre, bref une froide et brutale technologie, dont la mesure est l’efficacité, du moins selon les tenants de cette ligne. La crise du Covid cadrée par l’État macronien en est l’illustration emblématique.

Il ne s’agit pas de rejeter cette dimension – fonctionnelle - de l’action politique, évidemment nécessaire, mais de comprendre les raisons pour lesquelles on veut la réduire à cette seule et unique dimension. Une pareille lecture de la vie politique laisse à penser que les affrontements sociaux et idéologiques sont périmés, qu’ils sont même des freins à l’efficacité attendue des décisions prises par les gouvernements, que le bon dirigeant est avant tout un manager, un Chief Executive Officer, extérieur aux vicissitudes de la politique old school. C’est sur cette image que Macron s’est présenté en 2017, ni droite, ni gauche, ou, en même temps de droite et de gauche, un pur technicien, formé à la direction des hommes et expert en circulation des capitaux, quoi qu’il dirige, quoi qu’il expertise, surplombant, de sa compétence supposée, les enjeux archaïques de la lutte des classes, qui était l’horizon, plus ou moins lointain, de la dichotomie droite/gauche.

Les anciens socialistes et les ex-Républicains qui frappent à la porte du Pôle Emploi macronien s’abritent, implicitement ou explicitement, derrière ce qu’ils nomment "la fin des idéologies" pour assumer sans honte leur girouettisme. (Notons que dans l’expression "La fin des idéologies", "idéologie" désigne la pensée révolutionnaire de gauche, et rien de plus). Louis se souvient de la définition marxienne de l’idéologie : Le discours qu’une société tient sur elle-même pour faire passer la domination d’une classe sur l’ensemble de la société, à un moment historique donné, pour un processus naturel, éternel, objectivement validé. Il a, lui, le sentiment que l’affirmation de la fin des idéologies est la plus grosse idéologie produite depuis 1850, tant la formule est psalmodiée dans les nombreuses officines médiatiques du pouvoir. Pour les néo-prêtres du macronisme, peu importe l’Église, du moment que le peuple y entre.

Si les idéologies avaient vraiment disparu dans les poubelles de l’Histoire, l’objet de la politique consisterait en la mise en œuvre de l’usage le plus rationnel possible des hommes et des ressources disponibles, dont la finalité tiendrait en la perpétuation indéfinie du système. L’idée du progrès masque, à bon compte, le surplace politique que nous connaissons depuis quelques décennies, elle permet de continuer à croire que les choses avancent, qu’il y a du mieux, alors que, pour répéter Houellebecq « c’est la même chose, mais en pire. » Les inégalités, l’exploitation de la nature, les conflits armés, doivent désormais être pensés via les logiciels des décideurs qui se chargeront de traiter ces data au mieux. La « complexité », (le grand mot pour légitimer la dépossession que nous impose ce discours), signifie que, à l’échelle de nos vies individuelles, l’action sur le monde nous est inaccessible et appartient à ceux qui, par leur savoir-faire, leur habileté, leurs réseaux (et, parfois, leur héritage…), accèdent à la puissance. (J’espère qu’il n’échappe à personne que cette pseudo-neutralité idéologique sert la soupe comme jamais au Capital et à ses poissons pilotes.)

Ce sont les mêmes, (celles et ceux qui trouvent leur compte à ce mouvement - les “poissons-pilotes“-) qui passent d’un camp à l’autre, sans vergogne, ni remords, puisque, chez ces gens-là, on est entre spécialistes, entre experts, que l’on parle la même langue, celle de la domination. On sait ce qui est “utile“ et “responsable“. Dans le non-dit de la formule de Marisol Touraine éclatent l’immense indifférence et le mépris qu’elle porte à l’égard du peuple (et de la démocratie), puisque si seul le vote Macron est utile et responsable, comment ne pas en déduire que les autres votes sont inutiles et irresponsables ?

Louis a relu récemment une phrase attribuée à François Mitterrand qui anticipait parfaitement cette évolution : « Je suis le dernier des grands Présidents, après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables ». Passons sur l’immodestie du propos, mais goûtons la qualité de la prophétie. 

Stéphane Haslé




À propos de l'auteur(e) :

Stéphane Haslé

Convaincu que l’universalisme est une particularité nationale, je me considère comme un citoyen français du monde (intellectuel), définition possible du philosophe. Agressé chaque jour par les broyeurs à idées qui nous environnent, je pense que la résistance, même désespérée, ne doit pas être désespérante.


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