Société

La mort au travail: pourquoi attendre?

Publié le 21/05/2023 à 19:57 | Écrit par Christophe Martin | Temps de lecture : 05m26s

Levé tôt en ce dimanche 21 mai (il est 5h50), j’appuie machinalement sur le bouton du poste. Je n’écoute presque plus France Inter et je pensais tomber sur France Musique. Mais le journaliste m’interpelle tout de suite avec le titre du bouquin de son invité: « L’Hécatombe invisible ». Je me dis que Jacques Monin de Secrets d’info fait dans le polar ce matin (en fait, c’est une rediff’). Je crois pas si bien dire parce que l’invité, Matthieu Lépine, est un prof d’Histoire-Géo du 93 qui s’est fait enquêteur citoyen. Pas un pro donc mais un fouineur amateur comme vous et moi mais sacrément éclairé, le limier. Et y a pas de secret: pour être éclairé, faut pédaler. 

Alors Matthieu Lépine a défriché la presse depuis 2016 et notamment les faits divers pour recenser les accidents mortels au travail et à partir de janvier 2019, il diffuse ces infos sur un compte Twitter. « Accident du travail : silence des ouvriers meurent ». Réseau social oblige, il va bientôt pouvoir s’appuyer sur les retours des familles des victimes pour arriver à des statistiques approximatives mais parlantes: il y a en France, entre deux et trois accidents du travail par jour. Ce qui intéresse Matthieu Lépine, ce sont les histoires qu’il y a derrière ces faits divers qui n’en sont pas en réalité puisqu’il s’agit de faits de société qui reflètent un phénomène plus global d’augmentation des accidents du travail. Et cela n’advient bien évidemment pas par magie: c’est la recherche du profit qui entraine la réduction des coûts (des économies réalisées sur l’équipement, la sécurité et la qualification) qui produit les conditions qui font que des hommes et des femmes meurent à cause de leur travail. En outre, il constate que l’externalisation de la main d’oeuvre, c’est à dire le recours systématique à la sous-traitance par des plus petites entreprises, voire des auto-entrepreneurs, provoque un relâchement de la sécurité par manque de formation. Le travail de fourmi de Matthieu Lépine, un boulot de sociologue de terrain, le mène à publier en mars dernier un livre aux éditions du Seuil (c’est pas rien) et du coup, notre prof d’histoire-géo est interviewé aussi bien par l’Usine nouvelle que par la Nouvelle Vie ouvrière et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé sur mon poste en ce dimanche matin alors que jusqu’à présent, je n’en avais pas entendu parler. Et pourtant c’est pas faute de fréquenter des syndicalistes!

Il y a des chiffres vraiment étonnants et carrément scandaleux dans ce bouquin. Un accident du travail sur deux n’est pas déclaré en France: les moins graves passent parfois à l’as, « tu te reposes un peu, coco, et tu nous reviens en forme après le week-end, hein!? ». Quand ils sont déclarés, les accidents n’aboutissent pas dans les mêmes caisses de statistiques: les auto-entrepreneurs, pourtant de plus en plus nombreux, passent sous les radars, les employés agricoles et les marins-pêcheurs font bande à part dans les stats. La disparition des CHSCT et leur refonte en CSE fragilise encore plus les employés face aux risques. Je rappelle que l’escamotage du Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail en 2017 est l’oeuvre d’Emmanuel Macron qui décidément casse tout ce qu’il touche.

Autre constat alarmant: les jeunes ont 2,5 fois plus de chances d’être victime d’un accident au boulot que le reste de la population. Si on comprend pourquoi (ils sont jeunes et cons), il faut tout de même qu’on fasse tout ce qu’il faut pour ne pas envoyer les gamins au massacre, surtout que le gouvernement mise sur l’apprentissage ces jours-ci. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose si et seulement si la prévention, la formation et les contrôles sont faits dans de bonnes conditions: en 2019, plus de 10 000 apprentis (dans le secteur privé) ont eu un accident du travail (on espère que c’est pas les mêmes qui prennent à chaque fois!). Bon, ça va du coup de jus (un jour d’arrêt de travail) au poignet cassé (plâtre et ITT pendant plusieurs semaines), rien que parmi mes 7 CAP élec. J’y reviendrai un jour.

Je le répète l’apprentissage a du bon à condition que le temps en entreprise soit un vrai temps de formation parfaitement encadré et non l’aubaine d’une main d’oeuvre sous-payée (ce qui est souvent le cas), que la sensibilisation à la sécurité chez les jeunes avant de partir en entreprise amène à une vraie prise de conscience de la nécessité de maitriser le danger pour minimiser le risque (ça prend du temps) et qu’enfin l’inspection du travail ne voit pas ses effectifs fondre comme neige au soleil de la Macronie (un inspecteur pour 10 000 salariés et les contrôles inopinés se font donc rares en atelier ou sur les chantiers).

En dehors des jeunes, ce sont les intérimaires qui trinquent: facile encore à comprendre. Ils arrivent le lundi, parfois sur un lieu et un poste qu’il ne connaissent pas. Il faut apprendre vite pour avoir une chance de revenir en deuxième semaine. On connait la suite. C’est un peu le même problème avec le sous-traitant, de plus en plus souvent auto-entrepreneur, qui opère dans un environnement qu’il ne connait pas et qui par conséquent s’expose plus. Et quand la direction ou le client demande de la rentabilité, l’erreur est à la clef. Mais l’erreur n’est jamais que la conséquence de conditions « favorables » à l’accident. La France a toujours été mal classée en Europe: deux fois plus d’accidents qu’en Allemagne (même pendant le STO?). Dussopt raconte que les chiffres sont stables, ce qui en soir est déjà un scandale. 

On peut aussi s’alarmer du fait que dans un système où tout ce quantifie, on ait tant de mal à obtenir des chiffres fiables. Les pouvoirs publics cherchent-ils à ce que l’information pas reluisante pour nos employeurs se dilue dans les couloirs de la statistique abstraite. 

Dernier élément de surprise fâcheuse: pourquoi faut-il que je me lève à 5h45 du mat’, j’ai pas de frisson! que j’allume la radio pour apprendre que Matthieu Lépine existe? Bon, je le concède, je ne suis pas un spécialiste des accidents du travail, je n’ai même pas ma carte à la CGT, même si mes apprentis en sont persuadés. C’est quand même un bouquin intéressant, pas non plus publié sur une photocopieuse de Seine-Saint-Denis, pendant une période où on parle beaucoup de pénibilité au taf et de mort au boulot. Si on ne peut pas parler de censure active, force est de reconnaitre qu’il n’a pas fait l’objet d’un reportage au JT de TF1 ni d’une interview sur BFM. Bon, après ça, je ne suis pas infaillible et je n’ai que deux yeux mais tout de même, on peut s’étonner.

Cela dit, cliquez sur les liens. C’est édifiant. Et pour les plus téméraires, achetez le bouquin. L'Hécatombe invisible, 19 euros, 224 pages, c’est jouable. Et on est preneur d’un article plus détaillé que le mien sur la question. Et rappelez-vous que, comme je le dis à mes apprentis, contrairement au chiffre d’affaires de votre patron, un doigt, ça ne repousse pas! 




À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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