Politique

De la torture en Algérie au film La Question

Publié le 10 janv. 2026 à 12:34 | Écrit par
La Rédac'
| Temps de lecture : 04m33s

Ce texte est dédié à Michèle Audin décédée le 14 Novembre dernier.

Il y a 4 ans environ, Libres Commères avait publié une série d'articles concernant la grande révolution sociale et populaire que fut la Commune de Paris. Un élu de l'opposition à la municipalité de droite, Nicolas Gomet, avait soutenu la démarche de nommer une rue en hommage au communard dolois, Pierre Bourgeois, fusillé par les troupes versaillaises le 28 novembre 1871. Ce fut refusé. Pour le 150ème anniversaire de cet assassinat, le canard avait invité à Dole Michèle Audin, écrivaine passionnée par la Commune de Paris et mathématicienne. Fille de Maurice Audin, dont le nom résonne comme le symbole des actes de torture commises par les troupes françaises en Algérie, sa mère, Josette Audin et son frère, Pierre, ont lutté toute leur vie pour la reconnaissance de la torture et des « disparitions » en Algérie.

Dès 1957, des voix se sont élevées pour dénoncer les actes de torture. Le Comité pour la Négociation et la Paix en Algérie de Tavaux Damparis a distribué des tracts dénonçant « des suspects vrais ou faux mourant au cours des interrogatoires ou dans des camps dits d'hébergement.» Ces tracts furent distribués aux sorties d'usines de Dole et des environs. Trois personnes furent arrêtées pour « atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat ». Syndicalistes, partis d'extrême gauche et associations chrétiennes s'indignèrent de ces arrestations. Le Comité pour la Négociation et de la Paix de Damparis et le Comité pour la Défense de Libertés de Dole organisèrent une grande réunion publique à la salle Vignier à Damparis pour l'acquittement de ces trois personnes, « demandant la fin des exactions en Algérie, d'où quelle viennent ! ». La réunion publique eut lieu le 11 juin 1957 et le début de leur procès le lendemain, le 12.

Au même moment, de l'autre côté de la Méditerranée, à Alger, à 23h00, les paras pénètrent dans le logement du couple Audin. Ils arrêtent Maurice. Josette proteste. Leur fille, Michèle, alors âgée de 3 ans, donne des coups de pieds aux paras. Triste coïncidence !

Le lendemain, le 12, Henri Alleg, ancien patron d'Alger Républicain est arrêté dans ce même appartement par les mêmes paras. Ils le séquestrent à El-Biar, puis, le transfèrent au « centre d'hébergement » de Lodi. Il raconte son histoire dans le livre « La Question », disponible à la médiathèque de Dole. Il évoque les supplices onfligés par ses bourreaux mais aussi sa dernière rencontre avec Maurice Audin. Celui-ci lui dira concernant ces tortures: « C'est dur, Henri ». Ce livre fut censuré dès sa publication en février 1958. Alleg dénonce les actes commis et donne les noms de ses bourreaux allant jusqu'à leur description physique. Il y a un dénommé Charbonnier et Erulin. Ce dernier est dépeint comme « un grand corps d’ours, bien trop grand pour cette petite tête aux yeux bridés de poupon mal réveillé et pour la petite voix pointue qui en sortait, une voix un peu mielleuse et zozotante d’enfant de chœur vicieux.» Selon Alleg, ses tortionnaires seraient les mêmes que ceux de Maurice Audin. 

Le 20 mai 1978, Giscard envoie le 2nd Régiment Etranger de Parachutistes sur Kolwezi (actuel Congo) « officiellement pour sauver 2.000 Européens menacés, voire massacrés par des rebelles séparatistes. ». A la tête de cette unité, le Colonel Philippe Erulin, militaire sur au moins deux générations. L'Huma s'empare de l'occasion pour accuser le colonel d'être le tortionnaire d'Audin et d'Alleg. Nous n'évoquerons pas la présence du tout dernier « bordel » en métropole qui se situait dans la caserne du 2 REP à Calvi alors qu'il était à la tête de cette unité. Ni de la vie mouvementée de son frère Dominique Erulin. Le colonel et son régiment sont accueillis en France en héros.

Le mercredi 24 janvier 1979, l'Association Doloise des Autogestionnaires ont organisé la projection du film « la Question » tiré du livre d'Henri Alleg à la MJC. Les noms des victimes et des oppresseurs ont été modifiés : Alleg devient Charlègue, Audin en Oudinot, Erulin en Herbelin. Après le film, un débat est organisé. L'invité est le Général Paris de La Bollardière, ancien résistant et seul officier supérieur, en fonction durant le conflit, à avoir dénoncé ouvertement l'usage de la torture. Il deviendra adepte de la non-violence et participera au mouvement de défense du Larzac. Lors de cette soirée, les associations d’anciens parachutistes critiquent le film et les prises de positions de l'ancien général.

Quelques mois plus tard, le 26 septembre, le colonel Erulin meurt alors qu’il faisant son jogging dans la forêt de Fontainebleau laissant une femme et trois enfants. L'un d'eux vient de publier un livre sur son père.

Selon un article du Progrès datant du 27 Novembre 2021, dans les années 90, le commandant du Centre Mobilisateur 144 de Dole avait soumis l'idée de dénommer la rue des annexes et la nommer Rue Colonel Philippe Erulin. Car oui, j'ai oublié de vous dire que le « Sauveur de Kolwezi » était né à Dole.

Si Libres Commères avait su le 28 novembre 2021 que le tortionnaire potentiel du père de Michèle Audin était né à Dole, nous aurions fortement appuyé sur ce point.

Jysser.

ADIEU MICHÈLE.- Michèle Audin est donc décédée le 14 novembre dernier. Nous l’avions reçue à Dole les 28 novembre 2021. C’était un dimanche. Michèle avait souhaité payer elle-même son billet de train Paris-Dole et retour. Elle avait participé à notre petite cérémonie inaugurale de la place Pierre Bourgeois (devant la fresque des Dolois). Elle était en effet spécialiste de la Commune de Paris et le Baron Vingtras s’était débrouillé pour lui donner envie de venir faire une conférence chez nous. On avait déjeuné en toute simplicité avec cette grande dame, mathématicienne, oulipienne, romancière, chercheuse indépendante passionnée, blogueuse infatigable.

(https://macommunedeparis.com/). Le meilleur hommage à lui rendre, c’est de continuer à la lire. On peut aussi prêter les ouvrages en question. La Rédac’.



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