A Orléans, on était beaux mais la solidarité ne se négocie pas
Départ de Dole à 3h30 du matin, retour à 2h30 le lendemain. Entre les deux : un minibus, une voiture, des camarades du Jura et de l’Ain, des kilomètres, des discussions, des rencontres, de la fatigue et une bonne dose d’adrénaline.
Presque vingt-trois heures pour une journée qui m’aura donné autant de joie que de colère.
Il fallait y aller. Dans cette période de fascisation, de répression et de banalisation du racisme, alors que l’extrême droite se montre toujours plus décomplexée et ses représentant.es crasses toujours plus proche du pouvoir, rester chez soi n’était pas envisageable. Manifester, c’est refuser que cette progression devienne une fatalité. C’est occuper la rue, affirmer notre existence et rappeler que nous ne laisserons pas les idées racistes et fascistes s’installer tranquillement dans le paysage politique.
Après l’attentat raciste de Trappes, cette nécessité était d’autant plus criante. Le racisme tue. Ce n’est ni une formule, ni un débat abstrait, ni une simple divergence d’opinions. Il a des conséquences concrètes, violentes et irréversibles.
Et face à cela, les réactions politiques, notamment à droite et au gouvernement, ont été honteuses. Quand certaines victimes suscitent moins d’indignation que d’autres, quand la gravité des faits semble dépendre de qui est touché, c’est toute une société qui s’habitue à l’inacceptable.
Alors oui, il fallait y aller. Pour celles et ceux qui subissent le racisme, pour celles et ceux qu’on voudrait réduire au silence, mais aussi pour ne pas laisser la peur décider à notre place.
26 000 dans la rue, et quelle énergie !
Nous étions 26 000 à Orléans. C’est beaucoup, et ce n’est certainement pas négligeable. Mais face à la menace, à la progression de l’extrême droite et à la banalisation de ses idées, c’est terriblement peu. Dans une société qui prendrait pleinement la mesure du danger, nous devrions être des centaines de milliers, voire des millions.
Pourquoi n'étions-nous pas davantage ? La peur des flics, des fachos et de la répression joue son rôle. Elle dissuade, elle isole, elle fait parfois croire à chacun·e qu’il ou elle est seul·e à s’inquiéter, à s’indigner, à vouloir résister. C’est précisément cette impression d’impuissance qu’il nous faut combattre.
Il y a aussi cette résignation, cette tendance à croire que manifester ne change rien. C'est nier toutes les avancées que la rue a su obtenir. Et surtout il y a cette crainte de certain.es de perdre le peu qu'iels ont. Les gouvernements successifs ont bien su insister là-dessus, faire croire aux gens qu'il y avait toujours un niveau inférieur au leur dans l'échelle sociale, et que finalement, iels n'étaient pas si mal loti.es. Cet égoïsme est compréhensible, mais il ne faut pas s'y arrêter. Une fois les plus pauvres, plus racisé.es, plus LGBT+, plus gauchistes arrêté.es par les fascistes, vous serez les prochain.es.
Et pourtant, malgré tout cela, samedi, nous étions là. Antifascistes, syndicalistes, membres de collectifs, personnes sans étiquette, camarades venu·es de loin. Des parcours et des histoires différentes, mais une volonté commune : ne pas laisser la rue à l’extrême droite.
Les contrôles policiers ont été extrêmement nombreux à Orléans. Les fachos ont également essayé de perturber le cortège. Frontières est venu faire son sketch de victimisation : quel étonnement, vraiment, qu’on les ait sorti·es du cortège ! Beaucoup moins drôle : deux camaradesont été blessés par des fachos casqués et armés de barres de fer, que les flics ont laissés tranquillement approcher du cortège.
Mais qu’est-ce qu’on était beaux !
Uni·es, fort·es, festif·ves et déterminé·es. Il y avait de la rage, bien sûr, mais aussi de l’humour, de la joie et une sacrée énergie collective. Les slogans fusaient : « Jeanne Dark Antifa », « Le Pen au fond de la Loire », « Chats de Marine, bouffez-la… », « Non, Glucksmann n’est pas un camarade »... On chantait, on riait, on échangeait des regards complices. On retrouvait des camarades, on faisait connaissance avec des personnes qu’on n’avait encore jamais rencontrées. En quelques minutes, de nouveaux liens se nouaient.
C’est aussi ça, la lutte : pas seulement dénoncer ce qui nous révolte, mais fabriquer du commun. Découvrir qu’on est nombreux et nombreuses à refuser le même monde, qu’on peut se soutenir, s’organiser et avancer ensemble.
Dans une période où l’on voudrait nous convaincre que tout est joué, que l’extrême droite est inévitable et que les alternatives n’existent plus, ces moments sont précieux.
Pendant quelques heures, au milieu de cette foule, l’extrême droite n’avait plus rien d’inéluctable. Nous étions là, visibles, bruyant·es, joyeux·ses, acclamé·es par les riverain·es. Nous n’avions aucune intention de laisser la ville au RN.
J’étais heureuse d’être là. Heureuse de retrouver des camarades, d’en rencontrer de nouveaux et de sentir cette force collective. Après des heures de route et un départ en pleine nuit, la fatigue et même mon anxiété sociale pouvaient attendre. Cette journée nous rappelait pourquoi nous continuons à nous battre.
Mais la manifestation ne s’est pas terminée à la hauteur de ce qu’elle avait fait naître.
La solidarité, sauf quand elle dérange ?
Des camarades, notamment des personnes sans papiers venues de la région parisienne, sont resté·es bloqué·es au péage à la suite d’un contrôle d’identité. Iels n’ont pas pu rejoindre la manifestation.
Dans les bus, leurs camarades ont, elleux aussi, refusé de montrer leurs papiers, par solidarité et pour refuser ce tri entre les manifestant·es.
À la fin de la manif, la Marche des solidarités et d’autres collectifs antiracistes ont alors appelé à attendre leur arrivée et à ne pas commencer le village antifasciste avant qu’iels puissent nous rejoindre.
Une demande élémentaire : ne pas abandonner celles et ceux qui sont parmi les plus exposé·es au racisme et à la répression. Ne pas faire comme si leur présence était facultative. Ne pas parler de solidarité tout en acceptant que des camarades restent sur le bord de la route .
De l’antifascisme basique, en somme.
Mais cette demande n’a manifestement pas été considérée comme prioritaire. La grande majorité des manifestant·es avait rejoint le village antifasciste, tandis qu’il ne restait plus qu’un millier de personnes sur place. Il ne fallait pas manquer les prises de parole de Sophie Binet ou de Bally Bagayoko. Le programme devait continuer, les discours devaient avoir lieu, la journée suivre son déroulement prévu.
Des camarades empêché·es de manifester ? Apparemment, ce n’était pas une raison suffisante pour suspendre le programme et les attendre.
C’est là que quelque chose s’est fissuré.
Comment peut-on dénoncer le racisme, appeler à l’unité et se réclamer de l’antifascisme sans être capable de faire passer la solidarité concrète avant le calendrier des prises de parole ? À quoi sert de proclamer que nous sommes uni·es si, au moment où des personnes sont empêchées de nous rejoindre, nous préférons continuer comme si de rien n’était ?
Pendant ce temps, les policiers commençaient à nasser les personnes restées sur place. Nous avons dû nous déplacer et avons rejoint le village antifasciste pour appeler les camarades à venir nous retrouver et expliquer pourquoi nous demandions d’attendre celles et ceux qui étaient bloqué·es.
Le service d’ordre de l’intersyndicale nous en a violemment empêché·es. Des coups ont été portés. Et pendant que nous nous affrontions entre personnes censées lutter contre les mêmes ennemis, des militants d’extrême droite filmaient la scène, visiblement ravis de pouvoir assister à cette division et de la documenter.
J’ai regardé les commentaires sous cette vidéo dans les jours qui ont suivi. Les fachos se délectent de nos dissensions internes et sont persuadé·es d’avoir gagné la bataille.
Il y a quelque chose de profondément révoltant dans cette situation. Nous avions fait des centaines de kilomètres pour nous opposer à l’extrême droite, défendre les personnes victimes du racisme et lutter pour une société débarrassée des rapports de domination. Et nous voilà à devoir nous battre pour faire entendre une demande aussi simple que celle d’attendre des camarades empêché·es de nous rejoindre.
Un micro refusé, une colère bien réelle
Nous avons finalement négocié la possibilité de faire entrer une délégation, avec une personne par organisation. J’y représentais SUD/Solidaires.
Notre demande était claire : accéder au micro pour expliquer la situation, rappeler que des camarades étaient toujours bloqué·es et défendre publiquement la nécessité de ne laisser personne sur le côté.
Il ne s’agissait pas de réclamer une place pour nos organisations, qui avaient déjà des prises de parole prévues. Il s’agissait de faire entendre une exigence de solidarité.
Mais l’accès au micro nous a été refusé.
Certaines personnalités médiatiques, que je ne nommerai pas ici, ont même tenu des propos particulièrement déplacés, expliquant qu’elles avaient un train à prendre et qu’elles avaient déjà écrit un tweet sur le sujet.
Les échanges ont de nouveau été violents. Finalement, les prises de parole officielles ont évoqué la situation, mais seulement à la marge.
La colère était immense. Non pas parce que nous n’avions pas obtenu notre minute de micro, mais parce que la situation révélait un problème politique bien plus profond : la solidarité est facile à proclamer quand elle ne coûte rien. Elle devient beaucoup moins évidente lorsqu’elle oblige à modifier un programme, à retarder une prise de parole ou à accepter que les personnes directement concernées prennent elles-mêmes la parole.
Une solidarité qui ne supporte pas d’être mise à l’épreuve reste un mot vide de sens. Et l’antifascisme ne peut pas se résumer à une banderole, à un discours ou à un rendez-vous inscrit dans un agenda.
Nous avons tout de même pu huer copieusement le PS. Il y a des réflexes qui font du bien.
C’est Olivier Faure qui devait parler. Il s’est finalement débiné et a envoyé au casse-pipe le président des Jeunes Socialistes (si, si, iels existent, iels ont de beaux drapeaux pimpants qui ont l’air de n’avoir jamais servi, et encore moins connu les lacrymos…).
Mais derrière cette pointe d’ironie, il reste une vraie question : comment construire un mouvement antifasciste à la hauteur du danger si nous ne sommes pas capables de défendre nos principes jusque dans nos propres pratiques ?
Nous ne pouvons pas dénoncer l’abandon des personnes racisées et précaires tout en acceptant qu’elles soient reléguées au second plan dès que leur présence dérange l’organisation prévue.
La solidarité n’est pas une décoration politique. Elle se mesure à ce que nous sommes prêt·es à faire pour les autres, particulièrement quand cela complique les choses.
Les Bérus dans les oreilles : comment en est-on arrivé·es là ?
Sur le chemin du retour, j’ai réécouté pendant des heures les Bérurier Noir. Et j’ai pris une claque.
Leurs chansons ont des décennies, et pourtant, tout résonne encore. Le fascisme, le racisme, la violence policière, les mécanismes de domination : ils dénonçaient déjà tout ça. On les écoutait, on reprenait leurs paroles, on se battait contre ce qu’ils dénonçaient. Des générations ont manifesté, milité, organisé des collectifs, mené des grèves et des combats antiracistes. Des gens ont consacré une partie de leur vie à tenter d’empêcher ce que nous voyons aujourd’hui progresser.
Et nous voilà, des années plus tard, à faire les mêmes manifestations, à scander des slogans contre les mêmes idées, à combattre les mêmes mécanismes. Sauf que ces idées ont gagné du terrain. Elles se sont banalisées, installées jusque dans les discours politiques, et se rapprochent toujours davantage du pouvoir.
Alors une question tourne en boucle dans ma tête : comment a-t-on pu en arriver là ?
Comment tant de luttes, tant de mobilisations et tant de personnes descendues dans la rue n’ont-elles pas suffi à empêcher cette régression ? Comment des idées que nous pensions combattre collectivement depuis des décennies peuvent-elles retrouver une telle place ? Comment peut-on avoir tant alerté, tant chanté, tant écrit, tant manifesté, et se retrouver encore face à ce danger de plus en plus concret, avec le sentiment que la situation est pire qu’avant ?
Ce n’est pas que nous n’avons pas écouté les Bérus. Nous les avons écoutés. Nous avons entendu les alertes, repris les chansons, les slogans, partagé la colère.
Et pourtant, nous en sommes là.
C’est ça qui est terrifiant. Pas que les Bérus aient eu raison, mais qu’on en soit encore là.
Cette pensée m’a accompagnée pendant des heures de route, entre la fatigue et les souvenirs de la journée. Elle ne fait pas disparaître la joie d’avoir été à Orléans. Elle la rend peut-être même plus nécessaire.
Parce que si la situation est grave, si les idées fascistes progressent et si des décennies de luttes n’ont pas suffi, cela ne signifie pas que tout est perdu. Cela signifie qu’il nous faut continuer, comprendre ce qui nous a mené·es ici et trouver comment construire un rapport de force capable de changer la donne.
Continuer à manifester, oui. Mais aussi nous interroger sur nos stratégies, nos pratiques, nos erreurs et notre capacité à construire, dans la durée, une alternative désirable à ce monde qui nous mène dans le mur.
Pas de résignation : on continue !
Je suis rentrée épuisée, avec de la colère sur la fin de la journée, mais aussi de l’euphorie. Je repensais aux rencontres, aux slogans, aux sourires, à cette foule et à cette sensation de ne pas être seule.
Ces émotions coexistent. On peut être en colère contre des pratiques que l’on juge inacceptables et être profondément heureuse d’avoir participé à une mobilisation aussi vivante.
Je garde aussi la joie d’avoir empêché certain·es fachos de venir à leur congrès : la salle était à moitié vide et, de leur propre aveu, iels ne voulaient pas être dans la même ville que nous.
Je garde la beauté du cortège, les discussions, les nouvelles complicités, la force de celles et ceux qui ont fait la route et choisi d’être là. Mais je garde aussi les questions qui fâchent, parce qu’elles sont nécessaires.
Il ne suffit pas de se retrouver une journée pour construire un mouvement à la hauteur de la menace. Il faut que notre antifascisme se traduise dans nos actes, dans nos organisations et dans la manière dont nous prenons soin les un·es des autres.
Nous ne gagnerons pas contre l’extrême droite en reproduisant entre nous les logiques d’exclusion que nous dénonçons. Nous ne construirons pas un mouvement fort en demandant aux plus précaires de patienter pendant que les autres déroulent leur programme. Et nous ne ferons pas reculer le racisme si nous acceptons que les personnes qui le subissent soient les premières sacrifiées lorsque les choses se compliquent.
À Orléans, nous avons montré notre force collective. Il nous reste à être à la hauteur de ce que nous défendons : ne laisser personne sur le bord de la route, même quand cela dérange, même quand cela prend du temps, même quand cela oblige à revoir nos priorités.
L’antifascisme n’est pas un décor. Ce n’est pas seulement une manifestation réussie, des slogans percutants ou des discours bien rodés. C’est une pratique quotidienne, une exigence politique et une solidarité qui doit résister à l’épreuve des faits.
La société a reculé, mais nous sommes toujours là. Nous continuons à nous rencontrer, à nous organiser, à lutter, à rire et à construire des liens. Nous avons encore de la colère, de la joie, des idées et des raisons de nous battre.
Samedi, à Orléans, nous étions beaux. Uni·es, fort·es, festif·ves et déterminé·es.
Il faut maintenant faire vivre cette force au-delà de la rue et des discours.
Parce que dans ce combat, personne ne devrait être laissé·e sur le bord de la route.
Et personne ne devrait être seul·e.
Bérénice Lugand-Jacob.
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