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Mode sombre

Au lieu d’aller me faire tester négatif au SARS-CoV-2, je me suis dit : « Tiens, allons faire notre bilan carbone. » Je me suis laissé dire par une jeune femme du Shift Project que ça ne prenait pas beaucoup de temps et comme en ce moment, c’est compliqué de donner son sang sur GlobuloSkype sans rendez-vous et que l’examen colorectal par clef USB ne me tente pas plus que ça, je tape donc l’adresse d’avenirclimatique.org et me voilà face à MicMac. 

A gauche, une version qui doit durer dans les 7 minutes et à droite, celle à une demi-heure. Pas question de saloper le travail : on ne mesure pas tous les jours son empreinte carbone. Je clique donc à droite et me voilà devant des onglets tout ce qu’il y a de plus sérieux : LOGEMENT, TRANSPORTS, ALIMENTATION, BIENS ET SERVICES, FINANCE, SERVICE PUBLIC. Moi qui pensais tomber sur un petit quiz rigolo d’genre : « Ta couche de Nutella dépasse-t-elle les 3 millimètres? » ou « Avec tes voisins, vous vous regroupez à combien pour bouquiner sous la même lampe dans la cage d’escalier ? » ou encore « Fais-tu parfois pipi assis dans le noir? », j’ai un peu l’impression de rendre visite à ma copine AMELI à la Sécu. J’ouvre quand même l’onglet LOGEMENT. Nombre d’habitants du logement? Jusque là, ça va. Surface en m2? Je m’en sors encore à peu près. Et puis là, soudain, c’est le drame ! Électricité (conso annuelle en kWh pour tout le logement). kWh/an? Et le chauffage au gaz… putain, c’est pas moi qui me charge des factures et j’ose pas aller farfouiller dans le secrétaire. Je tapote donc deux fois « Dsl, fok je vois avec ma meuf » pour pas qu’on me repère et je passe à la section TRANSPORTS (hors transports professionnels). Kilométrage annuel en voiture à essence, nombre moyen d’usagers, conso moyenne aux 100km? Alors là, je me dis que c’est bien la peine de me faire chier à marcher ou à pédaler pour aller tous les jours au boulot pour me faire traiter comme un malpropre. J’en sais rien, moi, combien de kilomètres je fais pour aller en Bretagne ! Et combien de temps je passe dans le train pour aller à Vesoul? Je remplis en mettant JOKER partout en lettres capitales. J’appuie sur ALIMENTATION et là, je me rends compte qu’il va falloir que je passe une semaine avec ma balance pour réussir à remplir les trous. J’arrive juste à dire que je bois pas d’eau en bouteille et plus d’alcool. Au rayon BIENS ET SERVICES, je pète un plomb : dépenses annuelles en €, informatique (matériel, téléphonie mobile, forfait internet…), produits manufacturés (vêtements, livres, mobilier, électroménager, etc). Mais là, je vais y passer des heures. C’est que je fais jamais mes comptes, moi ! Je dépense pas beaucoup, juste pour pas avoir à faire de la compta. Et là, c’est le coup de grâce avec l’onglet FINANCE : valeur en € de vos actifs financiers (épargne, livrets, actions, assurance vie, PEL, …). Je déclare forfait et j’appuie directement sur Calculer. Et, ô surprise, j’obtiens quand même un résultat. En l’étudiant un peu, il est tout de même flippant. Je suis déjà à 380 kg eq Carbone à jeûn, à poil, sans me chauffer, sans aucun équipement personnel alors que l’objectif de 2050 est de 500 kg eq Carbone, ce qui représente déjà une division par plus de 5 de la moyenne actuelle française. 

De cette très grossière approximation, je tire néanmoins quelques conclusions :

  1. une bilan carbone, c’est comme un raid en ville sans masque et sans papier, ça ne s’improvise pas. 
  2. j’ai comme l’impression que mon vieux téléphone à clapet contient une partie des solutions et je vais continuer à le faire au feeling, l’allègement de mon empreinte carbone.
  3. je sais aussi que c’est pas là, dans mes petits bouts de chandelle, que ça se passe pour l’essentiel. Mais je n’envisage toujours pas de buter de grands industriels capitalistes pollueurs pour autant ni de cramer un supermarché dans les prochains jours. Je suis néanmoins conscient que ce grand carnage planétaire ne peut pas durer, qu’il faut freiner des quatre fers et que ça va pas se passer par la simple volonté du Saint-Esprit. Les capitalistes sont des têtes de cons bas du front et il va bien falloir leur forcer la main d’une manière ou d’une autre. Les solutions que proposent le Shift Project et Carbone 4 sont intéressantes même si c’est du keynésianisme 4.0. On ne sort pas encore de la religion du profit mais ça permettrait de limiter la casse dans un premier temps. Ça fait du bien au moral de savoir qu’on n’est pas seul à faire des efforts dans notre coin même si, une fois encore, là n’est pas l’essentiel du problème ni de la solution. On connait les gros pollueurs et leurs complices politiques et il faut continuer à les dénoncer, à les faire chier et à assécher leurs revenus. Avant d’avoir l’occasion de faire passer les bourgeois par-dessus le bastingage, il faut au moins leur foutre la pression pour qu’ils paniquent à la barre et envisagent de stopper les machines. On leur dira pas qu’ils passeront tout de même à la baille le moment venu.
  4. je vais par conséquent aussi garder une oreille attentive à tous les nouveaux modèles économiques qui éclosent car la solution passera par un changement de régime économique. Ça ne se fait pas du jour au lendemain mais ça urge et y a qu’à s’abonner à la page de Jean-Marc Jancovici (qui n’est pas anticapitaliste pourtant) pour s’en persuader tous les jours. Janco vient de poster une nouvelle vidéo sur les actions individuelles. Très instructive comme d’habitude d’autant que sous la vidéo (un podcast aurait quand même été énergétiquement préférable) une partition chronométrée indique les questions traitées et le timing. Très utile pour écouter en plusieurs épisodes et en épluchant des légumes. Sinon, Carbone 4 a publié l’année dernière un dossier sur les écogestes individuels et leur impact. C’est assez court, téléchargeable, gratuit, pragmatique et pas trop désespérant.
  5. contrairement au vice consummériste qui satisfait nos bas-instincts et cherche vainement à combler le vide existentiel, la décarbonation de notre quotidien est vertueuse, salutaire et altruiste. Autrement dit, c’est bon pour la morale (l’éthique si vous préférez), l’estime de soi et l’empreinte qu’on laisse dans la mémoire collective de nos proches car on ne le répètera jamais assez, un linceul n’a pas de poches et l’enfer des générations futures sera pavé de nos mauvais souvenirs carbonnés. Ça, 20% d'entre nous le savent déjà et tentent de persuader les 60% qui peuvent l'entendre. Quant aux 20% qui ne veulent rien savoir, ce sont eux qu'il faudra balancer par-dessus bord.


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À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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