Humeur

Petit conte de Noël qui tombe à pic

Publié le 22/12/2021 à 12:27 | Écrit par Christophe Martin | Temps de lecture : 03m43s

En cette période de Noël, il n’est sans doute pas inutile de reparler de l’« Essai sur le don » de Marcel Mauss. L’ethnologue n'est jamais allé sur le terrain et les faits qu'il analyse dans son traité ont été rapportés par des ethnographes, des mecs qui embarquent sur des cargos en partance pour des ports avec des noms exotiques, puis voguent vers des îles encore désertes de tout touriste, sans l’ombre d’un capitaliste ou d’un bar à putes.

Ses observations de seconde main concernent des sociétés de Polynésie et de Mélanésie, ou des tribus indiennes de la côte nord-ouest de l'Amérique. Leur vie matérielle et morale y est baignée par l'esprit du don. Je vous l’ai dit, c’est Noël et on peut rêver…

Là-bas, la chaîne ininterrompue de la kula des îles Trobriand forme un vaste système d'échange de don et de contre-don. L'hostilité réciproque entre les tribus est ainsi désamorcée et on rend avec intérêt pour manifester sa supériorité. Mais avec le potlatch des tribus du Nord-Ouest américain, cette logique atteint des sommets. C'est à qui claquera le plus pour épater son rival. Les chefs rivalisent de prodigalité dans des ripailles orgiaques et une destruction apocalyptique des richesses. Bref l’idée, c’est d’épater la galerie. Mais du coup, c’est assez violent comme cadeau parce que l’autre doit rendre la pareille, quitte à se ruiner.

On est obligé de donner, on est obligé de recevoir et on est obligé de rendre le cadeau. En fait, le don est intéressé mais on ne peut pas le réduire à l’échange marchand : la théorie de Mauss ruine du même coup la version bassement utilitariste de l’économie classique. Pourtant la nature du don n’est pas la gratuité, c’est même une obligation. Ne pas rendre, c'est prendre le risque de perdre la face et le prestige.

C’est en pensant à tout cela que Laurie tarde à se rendre chez sa copine Agathe. Bon, là, il va falloir admettre que Laurie et Agathe sont en première année de sociologie dans une ville universitaire avec des étudiants dans les cafés, des fêtes dans des apparts bondés et bruyants, des gens dans les rues après 19h30 et des bureaux de tabac ouverts le dimanche. Je vous parle d’un monde sans Covid, sans masque ni pass sanitaire. Eh oui, c’est ça la magie de Noël! 

Et donc Laurie hésite. Bien sûr, Agathe est une super copine tant qu’elle sont en cours ou à la BU mais dès qu’elles sortent, Laurie a l’impression de passer pour Cosette parce qu’elle ne peut pas rendre le dixième de ce qu’Agathe tient absolument à lui payer. Et comme Agathe est une consummériste invétérée et une fêtarde, c’est potlatch tous les jeudis, les vendredis et le samedi après-midi avec des tas d’amis aussi friqués qu’elle. Laurie a rompu la kula après la troisième soirée parce qu’elle n’a plus une thune pour finir le mois et entre la mi-septembre et ce début du mois de décembre, elle a prétexté les règles douloureuses, la gastro, une visite de sa grand-mère, un cours particulier, du baby sitting, deux permanences aux restos du coeur, une cousine dépressive à secourir, des migraines à répétition pour ne pas sortir avec Agathe qui commence un peu à avoir l’impression que Laurie lui fait la gueule. Alors là, pour cette soirée d’avant-Noël où Agathe a promis d’inviter tous ses potes et où chacun doit apporter un truc sympa qu’on piochera au hasard pour l’offrir… Laurie n’a pas osé dire non et elle a emballé son exemplaire de l’« Essai sur le don » dans un petit paquet qui ne paye pas de mine. En pensant à quoi pouvaient bien ressembler les orgies des indiens de la côte du côté de chez Kurt Cobain, elle a finalement trouvé la maison de la famille d’Agathe. Difficile de la rater tellement il y a de la lumière partout et déjà de la musique. Ah, j’ai oublié de vous dire: il neige à gros flocons. 

Laurie sonne. Agathe ouvre. Non, ce n’est pas exactement Agathe. C’est sa petite soeur Sidonie. Elle doit avoir six ou sept ans. « Toi, tu dois être Laurie! Agathe m’a dit que tu ressemblerais à une baby sitter assez moche. Elle ne s’est pas trompée.» Laurie se sent terriblement humiliée. Mais elle se retient de balancer son bouquin dans la tronche de la petite pétasse, c’est bientôt Noël après tout. « Et toi, tu dois être Mickey Mauss. Agathe m’a fait promettre de ne surtout pas te dire que tu ressemblais à une souris de laboratoire. Ne me remercie pas de ma franchise. Je suis venue t’apporter le seul cadeau que tu auras cette année parce que le père Noël n’existe pas. » Et voilà, fin de la magie de Noël.




À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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