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Mode sombre

Dans un monde déboussolé, le profit ne perd pas le nord. Quels que soient la dangerosité du coronavirus, la véritable taille de la pandémie et le bien-fondé de l’assignation à résidence pour les étudiants (mais plus pour les scolaires et plus pour longtemps si on en croit les rumeurs de couloirs ministérielles, c’est à dire les médias dominants), le secteur privé a saisi l’aubaine pour accentuer l’offensive sur l’enseignement, via le e-learning, l’apprentissage par le numérique.

Pas question de traiter tout le sujet. Je voudrais simplement faire un sort à un programme qui me traque sur ma boite mail depuis des années. Il s’agit en fait d’une certaine Aline Laffont, un avatar sans visage du désormais fameux Projet Voltaire. Derrière, on retrouve une boite lyonnaise qui se croit drôle, Woonoz (qui sait? pour les dysorthographiques anglophones). L’ancrage mémoriel est son secret. Oups, excusez-moi, je veux écrire l’Ancrage Mémoriel®. « Son objectif ? S’appuyer sur les dernières découvertes en matière de neurosciences et plus particulièrement sur la connaissance des mécanismes qui régissent la mémoire afin de maximiser le taux de rétention de l’information et de renforcer l’impact de l’apprentissage lors d’une formation professionnelle. Fruit de l’intelligence artificielle, le moteur d’Ancrage Mémoriel® a la particularité de s’adapter à la manière dont mémorise l’apprenant, à son niveau de connaissances et à son rythme d’acquisition. Il lui propose ainsi, en temps réel, l’entraînement qui lui convient et optimise sa mémorisation. » Je le pratique depuis 30 ans et j’appelle ça le buffet grammatical : exos à volonté, autocorrection et niveaux à franchir. Mais peu importe ! Le Projet Voltaire vise l’orthographe. Il aurait pu s’appeler plus judicieusement le projet Richelieu car c’est ce saint homme (une main de fer dans un gant de cardinal) qui créa l’Académie Française pour que tout le bon peuple de France orthographiât uniformément. 

Le Projet Voltaire, malgré son succès (peut-être bien un français sur 10 à l’heure actuelle), n’a rien de révolutionnaire. Comme pour un jeu d’arcades, y a des niveaux. Tant qu’on ne fait pas un score suffisant, on recommence. Les questionnaires reposent sur la « cacographie »: y a-t-il ou pas une erreur dans le texte? Autant vous dire que mes apprentis se lassent vite. La solution propose une petite notice : quiz ne prend qu’un Z et pas de S au pluriel. L’interface n’est pas folichonne mais mon N+2 en raffole. Il faut dire qu’il voit le numérique comme la possibilité à long terme de se passer de mes services. Car, derrière le Projet Voltaire, il y a cette technophilie blanquérienne à laquelle le confinement a permis de tester en grandeur nature son efficacité. 

J’en termine avec l’orthographe. Je reviendrai un autre jour sur le numérique Ce n’est jamais très fun, l’orthographe. L’Ancrage Mémoriel® n’est qu’un cache-misère pour le bourrage de crâne. Bien sûr, y a des règles mais les exceptions sont légions en Français parce que le Richelieu, il a confié les clefs (les clés) de la langue à des tordus qui ne nous ont pas simplifié la tâche. Mais on ne va pas faire ici le procès de l’Académie qui vient de perdre son Giscard mais pas son destin. Comme disait Jean Gagnepain que je regrette beaucoup plus que l’autre financier sans talent, « l’orthographe, c’est comme la politesse, il faut se forcer un peu ».

Alors, me direz-vous, tu pourrais faire un petit effort pour l’équipe du Projet Voltaire qui est mobilisée afin de te proposer un programme de conférences vidéo en ligne pour t’aider autant que possible à accompagner tes élèves dans leurs progrès en langue française. J’en suis presqu’ému. Comment le numérique peut-il aider à construire un cours en amont, à impliquer les élèves pendant le cours (attention, motivation, engagement), à gérer un enseignement en présentiel, en distanciel ou en hybride ? Construire un cours en amont? Préparer quoi! Impliquer les élèves pendant le cours (attention, motivation, engagement)? Répondre peut-être… Présentiel et distanciel? Ça va encore être coton à expliquer pourquoi ça s’écrit pas pareil à la fin.

Heureusement, ces génies d’Orthodidacte ont trouvé la solution : « Mais il semble que présentiel soit un dérivé de présent, tandis que distanciel serait un dérivé de distance – d’où l’alternance entre ces deux consonnes. » Et pourquoi pas de présence et de distant? Non, l’orthographe reste aux mains des joyeux centaures de l’hybride qui nous emmerdent avec leurs pièges à la con. 

Le Projet Voltaire est rébarbatif et c’est l’orthographe qui veut ça. Il faut une volonté certaine et une mémoire photographique pour s’en sortir. Y a donc pas de secret. Si certains pensent qu’en payant, ça les motivera, pourquoi pas? Pour ma part, j’ai raté la réunion en ligne. Dommage je ne saurai jamais qu’Aline Laffont entend par neuropédagogie. 

Et pour conclure, rien ne prouve que la « cacographie » soit une bonne méthode. Dépister l’incorrection pour y implanter l’orthographie, c’est un peu comme faire écouter les Deschiens à un zozoteur pour qu’il s’orthophonise. C’est pas gagné!


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À propos de l'auteur(e) :

Christophe Martin

Passionné de sciences humaines mais d'origine bretonne, je mets mes études en anthropologie et mon humour situationniste au service de mon action politique et sociale.


Formateur dans l'industrie et pigiste au Progrès

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