Réponse à mon ennemie principale préférée
Chère camarade féministe,
Ça fait plaisir d’avoir de tes nouvelles ! De constater que tu n’as rien perdu de ta hargne ni de ton fiel ! Tu as l’air en pleine forme !
J’espère que cette entrée en matière ne t’irritera pas trop, car malgré ton hostilité déclarée, je t’aime bien.
Mais trêve de mondanités, revenons à ton article du mois dernier sur ce que tes copines et toi pouvez attendre des hommes à gauche.
Je passe sur ton intro à la sauce “De tout temps les hommes de gauche ont été des connards” et sur quelques incongruités (mais enfin qui cite Schiappa si ce n’est pour se foutre de sa gueule ?!) pour commenter quelques passages.
Tu cites un militant homosexuel qui assimile la totalité des hommes hétéros à des “fruits pourris” (le fameux “tous-les-hommes” donc) avant de concéder que pas tous-les-hommes en fait, mais que finalement tous-les-hommes quand même “tant qu’il en restera un seul de pourri”. Ouf ! Faut suivre la pensée complexe !
Décréter que tous les hommes sont responsables des méfaits d’un seul relève du délire. C’est comme les slogans du style “Un homme, une balle : justice sociale”. On peut toujours objecter qu’il ne faut pas prendre ça au pied de la lettre. Mais après il ne faut pas venir chialer sur l’effet “backlash” subséquent : soit on est dans la provoc’, soit on est dans la justesse, mais seule la justesse permet la justice.
Tout militant sait bien qu’il est difficile d’impliquer les gens dans une cause. Et malgré ma longue expérience militante, je n’ai jamais observé que l’insulte était mobilisatrice. J’ai du mal à imaginer une scène où une personne en train de se noyer puisse gueuler “Venez m’aider bande de connards !” en espérant que quelqu’un risque sa vie pour la sauver.
La mobilisation des affects est un levier politique potentiellement puissant. Encore faut-il prendre garde aux indignations suscitées. Longtemps je me suis considéré comme féministe. Mais j’observe en moi que je ne supporte plus les discours misandres et androphobes, et que là où le mot “féministe” éveillait en moi une franche sympathie, il provoque désormais un réflexe d’hostilité dont la contention me réclame un effort conscient.
Tu pestes contre ceux qui restent prudents quant à certaines affaires de couple, contre ceux qui n’appliquent pas religieusement votre mantra enjoignant de toujours croire d’emblée la femme se disant victime, et par suite de présumer coupable tout homme accusé.
Comment psalmodier en permanence des exhortations à la “Justice” et en bafouer si allègrement ses principes élémentaires. Qui est assez fou pour accepter la dénonciation comme preuve et s’exposer au risque de l’arbitraire ?
J’ai moi-même été mensongèrement accusé de violence physique par une ex-collègue. Elle a ainsi aidé mon employeur à me placardiser après des années de harcèlement moral et de discrimination syndicale. Et j’ai dû me défendre tout seul, puisque les “courageu·se·x·s” féministes de la CGT m’ont laissé dans la merde jusqu’au cou au prétexte que j’étais “indéfendable” car accusé par une pôôôvre femme dont on a cru les propos rapportés sans même s’enquérir de ma version des faits. Si cette connasse et ses commanditaires avaient été un peu plus malins et m’avaient accusé faussement d’agression sexuelle, ç’aurait été parole contre parole, et ils auraient eu ma peau.
Tu t’emportes : “Le privé c’est politique, ça fait 50 ans qu’on le dit. Et personne n’écoute.” Mais que veux-tu dire ? Que la société et ses travers introjectés dans la psyché de l’individu le poursuivent jusque dans son intimité ? Certes. C’est instructif. Mais ça ne justifie pas ton agacement. Non, ton coup de gueule est revendicatif. Mais quelles sont tes revendications ? Que préconises-tu ? La vidéosurveillance jusque dans les chambres à coucher ? L’étalage de l’intimité sur la place publique ? La fin de la vie privée ? Pas d’accord !
La politique, c’est ce qui se décide sur l’agora. Alors, que l’on examine in abstracto les violences qui peuvent exister dans la sphère privée pour proposer des moyens pour y remédier : très bien. Mais après, c’est à chacune de s’emparer de ces moyens pour régler ses problèmes dans l’intimité, éventuellement avec l’aide de proches, de professionnels ou d’associations. Si l’objet du féminisme est l’émancipation des femmes, ça passe nécessairement par un travail individuel de chacune, parce qu’on ne peut pas émanciper quelqu’un à sa place.
Il semblerait que nombre de féministes (et de gauchistes en général) croient qu’il est possible d’éradiquer toute forme de violence et de domination. Mais c’est une pure illusion. Il y en aura toujours. Et il y aura toujours des zones grises subjectives. Un coït accepté pour faire plaisir à l’autre relu comme viol conjugal. Un coup d’un soir dès le lendemain regretté et révisé comme non consenti. Tel jeu érotique habituel vécu comme une agression sexuelle dans un contexte particulier. Tel fonctionnement de couple analysé a posteriori comme une forme de domination patriarcale.
On pourrait déjà s’interroger sur les relations amoureuses. Ne sont-elles pas fondamentalement des associations de psychés forcément plus ou moins bancales qui s’aimantent, les failles de l’un s’emboîtant dans les failles de l’autre ? La séduction est-elle autre chose qu’une forme de manipulation ? Même les psys peuvent avoir du mal à distinguer une dépendance affective inhérente à une personne en souffrance d’un dispositif d’emprise mis en place par son amant·e. Alors imaginer que l’intimité du couple devrait être soumise à l’examen d’un tribunal militant relève de la folie dystopique.
Parfois les choses sont claires et simples : meurtre, tabassage, viol avec arme... Les cas de barbarie domestique masculine contre des femmes sont innommables et innombrables. Et on peut concevoir un concept comme le continuum des violences. Mais à sacrifier toute nuance, à tout ranger dans la même case, on finit par rendre son discours confus et inaudible.
Bon, il est grand temps de conclure, sur ton ultimatum... un peu ridicule à vrai dire. Le “petit mec hétéro de gauche” que tu invectives n’existe pas vraiment. C’est un stéréotype sans réalité et donc sans aucun pouvoir. Tes copines et toi fréquenterez bien qui vous voudrez. Vous continuerez à tomber sous le charme de “bad boys” qui savent y faire, et vous continuerez à snober des bons gars trop fades à votre goût. Et toi tu continueras à nourrir ton ressentiment misandre avec tout ce que tu trouveras pour l’alimenter.
Comme tu en as encore moins envie que moi, je ne t’embrasse pas, mais je te souhaite quand même une bonne fin du monde (causée par le capitalisme, et non le “patriarcat”, ne t’en déplaise)... Dans l’effondrement général, ce sera l’occasion d’éprouver si ton empathie sororale résiste à l’effet de saturation causé par les horreurs de la violence – la vraie, déchaînée ! – du néofascisme qui vient.
Le connard de service.
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